Résumé

Cette contribution, publiée dans le cadre du bicentenaire de l’École Forestière, s’inscrit dans le cadre des activités du Groupe d’Histoire des Forêts Françaises (GHFF). Elle s’intéresse aux forêts nancéiennes telles qu’elles pouvaient être fréquentées par les premiers élèves de l’École. Les bois communaux sont en mauvais état à la veille de 1825. Après 1825, la situation s’aggrave et la gestion forestière devient presque impossible. Démunie, la ville vend ses bois en 1834, et ils sont finalement défrichés. Ce cas illustre une période charnière marquée par une crise forestière, qui précède la modernisation de la gestion des forêts et la « transition forestière » conceptualisée par Alexander Mather.


Messages clés :
• Après l’établissement de l’École forestière (1825), ses élèves fréquentaient les forêts nancéiennes pour leurs travaux
pratiques.
• Marquées par le « minimum forestier » de l’époque, ces forêts constituaient un cas extrême de dégradation lié à la surexploitation des ressources.
• Le temps court de la fondation de l’École, de la promulgation du Code forestier, et du défrichement des Bois de la Ville de Nancy rejoint le temps long de la « transition forestière ».

Abstract

Published to mark the Forestry School Bicentenary, this article forms part of the activities of the French Forest History Group (Groupe d’histoire des forêts françaises; GHFF), focusing on the forests of Nancy as they were experienced by the first students of the school. The local woodlands were in poor condition just before 1825, worsening thereafter and making forest management almost impossible. In difficulty, the town sold its woodlands in 1834 and they ended up being clear cut. This case illustrates a pivotal period marked by a forestry crisis that preceded the modernisation of forest management and “forest transition” as conceptualised by Alexander Mather.


Highlights:
• Following the establishment of the Nancy School of Forestry in 1825, its students carried out their field work in the forests of Nancy.
• Marked by the “forest minimum” of the time, these forests represented an extreme case of degradation resulting from the over-exploitation of resources.
• The short-term period during which the school of forestry was founded, the Forest Code enacted and the city of Nancy’s woodlands were cleared intersects the long-term period of the “forest transition”.

Introduction

Le 26 août 1824, une ordonnance royale créait l’École royale forestière ; le 1er décembre de la même année, une seconde ordonnance officialisait l’installation du nouvel établissement à Nancy. Les cours commencèrent dès 1825.

Dans cette contribution, nous tentons d’éclairer le contexte local de cette installation en 1825. Quelles étaient les forêts au sein desquelles les élèves forestiers allaient débuter leur formation, faire des travaux pratiques, aiguiser leur regard sur le monde forestier ? Le cas des Bois de la Ville de Nancy sera présenté comme exemple du mauvais état relatif des forêts françaises vers 1825, au moment du minimum forestier. Ce cas extrême d’un bois ravagé par les populations urbaines, et finalement défriché, illustre le minimum forestier français et ses implications pratiques : peuplements forestiers dégradés, populations incontrôlables en manque de bois, gardes dépassés et impuissants. Les forestiers nouvellement formés à Nancy allaient débuter leur carrière dans un contexte difficile.

Le contexte urbain devra d’abord être présenté, avant d’évoquer ensuite ce qui est connu des bois de Nancy avant la fondation de l’École. Enfin, le devenir de ce petit massif périurbain sera mis en relation avec le concept de transition forestière, concept clé de l’histoire des forêts.

Le contexte : une ville dans ses forêts

Nancy est une petite ville vers 1825 : environ trente mille habitants (à comparer avec les plus de 700 000 habitants à Paris, plus d’un million à Londres !). La population est encore dans sa plus grande partie massée derrière les anciennes fortifications, dont il reste alors quelques bastions en voie d’effacement progressif (Pfister, 1909). Au-delà du mur d’octroi, se développent des faubourgs où vit une population généralement modeste : nouveaux arrivés en ville, artisans, manœuvres. Un grand nombre d’habitants des faubourgs s’adonnent à des activités industrielles ou proto-industrielles : par exemple les tanneurs, nombreux à l’est, du côté de la porte Sainte-Catherine vers la Meurthe. Bon nombre d’habitants des faubourgs, ou des nouvelles rues établies sur les anciennes fortifications, sont aussi des maraîchers plus simplement appelés « jardiniers » : quand l’École s’établit dans l’est de la ville en 1825, coexistent à proximité immédiate une rue des Jardiniers, et une rue des Jardins ! C’est d’ailleurs dans cette dernière que le nouvel établissement dirigé par Lorentz s’installe provisoirement en 1825, avant de trouver sa place définitive en 1826 quelques centaines de mètres plus loin, dans la rue Monsieur, actuelle rue Girardet (Guyot, 1898).

De nombreux habitants des faubourgs sont aussi vignerons : quand sera établie au nord de la ville une nouvelle paroisse pour les habitants de plus en plus nombreux de ces quartiers, en 1855, jardiniers et vignerons entreront en conflit pour la dédier soit à saint Vincent, patron des vignerons, soit à saint Fiacre, patron des jardiniers ; et ils devront s’entendre bon gré mal gré pour voir leur nouvelle église finalement dédiée à « Saint-Vincent-et-Saint-Fiacre ». Un point commun cependant, aux différentes corporations et professions présentes dans les faubourgs : une relative pauvreté, et une propension à s’agiter et à alimenter les troubles politiques. Ce sera un aspect important dans l’histoire des forêts nancéiennes, comme on le verra un peu plus loin.

La carte d’état-major, réalisée localement vers 1830, et le cadastre napoléonien, qui lui est parfaitement contemporain, permettent de reconstituer correctement les paysages de ce temps, et d’apprécier la place de la forêt et des autres catégories d’usages du sol dans les premières années de fonctionnement de l’École forestière (figure 1).

Figure 1 : Nancy et le Bois de la Ville d’après le cadastre napoléonien (1809-1830).

Un piéton qui sortirait du fameux portail de la rue Girardet en 1830 et se dirigerait vers l’ouest, traverserait d’abord le noyau urbain de Nancy : un ensemble construit très minéral, tout juste verdi par quelques jardins. C’est dans cet espace restreint de presque exactement cent hectares que se masse alors la population de Nancy dans sa très grande majorité (Choné, Fray et Thévenin, 1993) : plus de vingt mille habitants au kilomètre carré... Passant la porte Saint-Jean, le piéton se trouverait ensuite dans un paysage de faubourg : modestes maisons de petites dimensions au long des routes, maisons de campagne pour quelques familles fortunées dans leurs parcs arborés, des établissements proto-industriels, quelques fermes. Et surtout, tout autour de la ville, le micro-parcellaire des jardins maraîchers qui alimentent quotidiennement les marchés en fruits et en légumes : cet ensemble classiquement désigné sous le nom de « ceinture maraîchère » (Rochel, 2022).

Au-delà, sur les coteaux, s’étendent les vignes et leur extraordinaire réseau finement maillé de sentiers (Husson, 2004 ; Rochel, Hecker et Verdier, 2017). Quant aux hauteurs, sur le plateau de Haye, elles peuvent être occupées par de mauvaises terres, ou par des pâtures maigres (plutôt des pâtures à moutons), localement dénommées « pâquis ». Quelques plans des XVIIIe et XIXe siècles nous montrent le mauvais état de ces terrains peu prisés, rongés par les troupeaux et entaillés de carrières et minières1. La forêt occupe le reste des hauteurs, et l’on remarque immédiatement l’immense massif de Haye centré sur sa grande forêt domaniale (ou, plus précisément, « forêt royale » en 1825).

Grâce à ce massif périurbain de dix mille hectares (dont six mille de forêt royale), Nancy peut probablement s’approvisionner correctement en bois, pourrait-on penser. Et ce, d’autant plus que de l’autre côté de la ville arrivent sur la Meurthe d’immenses quantités de bois flotté depuis le massif vosgien : bois de feu, bois de charpente, et planches assemblées en « bossets » (radeaux) et « voiles » (trains de radeaux) (Guatelli, 1991). À quelques dizaines de mètres de la nouvelle école forestière se trouve un « port aux planches » où s’entassent pannes, chevrons, sommiers et « croiselles » de planches.

Pourtant, tout indique vers 1825-1830 qu’une partie de la population de Nancy rencontre des difficultés dans son approvisionnement en bois, comme dans toute la région (Husson, 1991). L’exemple des Bois de la Ville nous permet de bien éclairer et comprendre ce contexte correspondant au minimum forestier français.

Les Bois de la Ville avant 1825

En 2025, la Ville de Nancy n’a pas de propriété forestière à proprement parler, contrairement à une grande majorité de communes de l’est de la France, et de Lorraine en particulier (il y a aujourd’hui 3 567 forêts communales différentes dans le Grand Est !). Il n’en était pas de même autrefois, et un grand nombre de textes et de plans mentionnent des « Bois de la Ville de Nancy ». Ces bois étaient sur les hauteurs, en deux parties : une assez grande surface sur la côte Sainte-Catherine (parfois dite aussi Bois le Bailly), au nord-ouest ; et un bois beaucoup plus petit à Laxou, près de Maréville.

Les origines et le devenir de ces deux propriétés communales ont été présentés de façon très érudite par Roger Blais dans un article paru en 1934. Pour éviter de reproduire un récit d’intérêt trop local ou anecdotique, on se concentrera plutôt ici sur ce qui concerne notre date clé de 1825, et notre contexte de référence, à savoir le « minimum forestier » dans le cadre duquel s’inscrit la fondation de l’École forestière de Nancy. Aux textes mis au jour et commentés par Roger Blais, nous ajoutons donc des éléments cartographiques et qualitatifs portant sur l’état des bois, et le contexte social qui contribue à l’expliquer.

Les archives disponibles ne sont pas très nombreuses. Si l’on remonte à une date assez ancienne pour bien mettre en perspective l’évolution des forêts nancéiennes, on peut citer une « visite et reconnaissance » des bois communaux de Nancy, texte rédigé en 1599 à la demande des Conseillers de l’Hôtel de Ville. Rien de plus habituel dans la région que ces textes qui, autour de 1600, prescrivent d’inventorier la ressource en bois et de planifier son exploitation sous la forme de coupes régulières de taillis (Rochel, 2014). En l’occurrence, on apprend en particulier que les bois en question sont en bon état : on y trouve « bon nombre d’estallons de fort belle recreue, et lesquels conservés apporteront quelques fruicts avec le temps » (la mention de « fruits » recouvre bien évidemment la glandée). Les commissaires mandatés par l’Hôtel de Ville recommandent d’en « mettre en taille » une certaine surface chaque année, de façon à en vendre le taillis. Il faut donc imaginer une structure de taillis sous futaie, où se trouve une densité suffisante d’étalons, ou arbres de réserve. De ce texte ne ressort encore aucune alarme particulière sur l’état des bois2.

Il n’en est plus de même en 1624, quand les Conseillers de la Ville demandent un arpentage de leurs bois, qui devra être par la suite mis « en couppe ordinaire »3. L’arpentage aboutit à mesurer 532 arpents : une centaine d’hectares. La description du peuplement est inquiétante. D’abord, « le fond », c’est à dire le sol : « fort aride pour estre grandement pierreux plain de roches, spécialement sur la cotte Sainte Chaterine (sic) où ne se retrouve que fort peu de terre ce qui est cause que le recreu ne jecte et pousse que difficilement ». Quid des arbres ? Ce sont surtout de « jeunes chesnaiges », et ce pauvre bois est « mangé et brotté en plusieurs endroits par le bestail dudit Nancy ». Le remède est tout indiqué : surveillance accrue, mise en défens d’une partie du bois, et interdiction aux bourgeois de Nancy et du faubourg des Trois-Maisons de faire troupeau à part : on ne veut qu’un troupeau unique, plus facile à contrôler. Et pour ce qui est de la vente annuelle du taillis, elle portera sur quarante arpents ; ce qui signifie que la rotation se fait sur treize ans. Habituellement, dans la région, le taillis se coupe plutôt à vingt-cinq ou trente ans en plaine, voire même à quarante ans en montagne (Guyot, 1886 ; Rochel, 2013) ; voilà donc aux portes de Nancy, un bois en mauvais état, mais pourtant bien peu ménagé.

La mention des Trois-Maisons évoque pour la première fois la menace particulière que font peser sur le bois les habitants des faubourgs, plutôt pauvres, pas toujours respectueux des règles communes. Ce sera à nouveau le cas à la fin du siècle, dans un document de 1688. À nouveau, des experts commis par la Ville parcourent le bois pour envisager une nouvelle planification des coupes, et leur constat est plutôt sombre. Les bois sont dégradés, « presque pour le tout brouttés et rongés », les animaux en cause étant « tant des bestes rouges que des chevres que l’on dit estre des habitans de Boudonville », faubourg de Nancy4. Malgré tout, la Ville parviendra à en tirer quelques revenus, en organisant des ventes de bois (figure 2).

Figure 2 : Vente d’une coupe de taillis dans les Bois de la Ville, 1769. On observe le toponyme « Val de Liepvre », qui correspond à l’actuel Haut-du-Lièvre. La coupe de 32 arpents 7 omées est délimitée par une borne et quatre pieds-corniers essence de chêne.

Dernière étape à considérer avant 1825 : la mise en règle des Bois de la Ville. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, comme dans de très nombreux massifs en Lorraine, les coupes de taillis sont faites sans ordre préétabli. Tout au plus leur surface est-elle restreinte par un règlement particulier (tant d’arpents par an) ; mais pour définir leur assiette (donc leur position et leurs limites), l’arpenteur de la gruerie est laissé libre de s’adapter aux circonstances, ce qui ne correspond guère aux aspirations rigoureuses du temps des Lumières. En 1757, notre massif des Bois de la Ville est enfin aborné avec soin, mesuré (544 arpents), cartographié, et mis en règle ; ce qui signifie qu’on y a défini un « quart en réserve », conformément aux ordonnances, et que sur le restant du massif les coupes sont planifiées sous la forme d’un véritable parcellaire forestier, avec un coupon de taillis à exploiter chaque année. La révolution du taillis est cette fois de vingt-cinq ans, et non plus treize ans ; ce qui est conforme au modèle régional5.

Si l’on fait la synthèse de ces différents documents d’archives, les bois de Nancy sont donc, sous l’Ancien Régime, en assez mauvais état, mais il ne faudrait pas noircir le tableau outre mesure. Au-delà de la couronne périurbaine, les forêts lorraines ne sont pas partout dévastées, en tout cas si on les compare à celles d’autres régions de France. Baudrillart, au début du XIXe siècle, les trouve relativement riches en bois, presque des futaies claires dans certains cas, ce qui aide probablement à comprendre le choix de Nancy pour l’implantation de l’École6 : « dans la ci-devant Lorraine où les taillis de l’État s’exploitent presque tous à trente et trente cinq ans, et les taillis communaux à vingt cinq et trente ans, les nombreuses réserves qu’on y a faites, d’après les lois particulières du pays, ont fourni de très-beaux arbres et maintenu les forêts dans le meilleur état »7 (Baudrillart, 1816).

Après 1825 : un bois menacé de toutes parts

Lorsque les premiers élèves forestiers arrivent en 1825, ils s’installent dans une ville où une partie de la population manque de bois, se sert comme elle peut dans les forêts à sa portée, et envoie ses bêtes pâturer dans les taillis. Ce pâturage se fait parfois légalement (car la vaine pâture n’est interdite que dans les plus jeunes peuplements) et parfois en délit.

La documentation de la première moitié du XIXe siècle montre donc un contexte de plus en plus difficile pour les forestiers. Les Bois de la Ville sont parcourus par « des bandes nombreuses de gens sans aveu en présence des gardes devenus impuissants, qu’ils menacent et maltraitent, élaguent les arbres jusqu’à la cime » : il est plus facile de couper une branche que d’abattre un arbre. Les malheureux « étalons » d’Ancien Régime ne sont parfois plus que de simples troncs… Les gardes trouvent l’appui des gendarmes, puis de l’armée, mais cela ne suffit pas, et ne dure pas : « en 1831 on fut obligé pour protéger ces bois… de faire bivouaquer des piquets nombreux dont les patrouilles accompagnaient les gardes »8.

La conséquence naturelle de cette situation, se lit dans le compte rendu d’une délibération du Conseil municipal, le 28 mai 1833 : l’Hôtel de Ville pense à se débarrasser de ces bois qui ne rapportent rien d’autre que des ennuis et des frais. « Cette forêt est, en effet, à peu de distance des habitations de la ville et surtout de ses faubourgs dans lesquels se trouvent un grand nombre d’hommes manquant de ressources. Ils regardent cette forêt comme leur, et en enlèvent le bois sans scrupule (…) il est impossible que la ville la conserve plus longtemps ». La forêt est donc à nouveau mesurée, cartographiée et inventoriée, pour aboutir à une estimation de son prix. Il y a encore un peu plus de 130 arbres de réserve par hectare (13 449 chênes et 546 hêtres), ce qui est une belle densité pour un taillis sous futaie… même si certains de ces arbres sont élagués par les délinquants ! La forêt est estimée, tout compris, à 117 236 francs.

Heureusement, on trouve des amateurs : la vente se conclut en novembre 1834, et l’heureux acquéreur est un certain Demimuid, industriel, pour la somme de 94 700 francs, peut-être un peu décevante pour la Ville. Qu’un maître de forges achète une forêt, en 1834, ne surprendra personne. Peut-être pensait-il faire une bonne affaire ; peut-être pensait-il alimenter le commerce du bois, sans doute pas pour ses forges meusiennes trop éloignées, plutôt pour la ville de Nancy. Mais pouvait-il ignorer le problème des délinquants, et les problèmes sans fin que la possession de ce bois pouvait lui apporter ? La suite des évènements fait imaginer qu’il n’était pas si naïf.

Après l’aliénation, les dévastations perdurent. Le garde du nouveau propriétaire est impuissant. Le 16 décembre 1846, le maire de Nancy doit faire placarder un arrêt portant « mesures de police pour la garde des forêts » : il est interdit de pénétrer dans les forêts d’autrui « avec serpes, haches et autres instruments » sans permission. Tout porteur d’un fardeau de bois, ou conducteur d’une voiture chargée de bois, doit pouvoir en justifier la provenance, faute de quoi le bois est confisqué : « en fourrière » ! Mêmes délits, et mêmes mesures en 1848 : cette année révolutionnaire voit les habitants des faubourgs particulièrement incontrôlables.

Face aux désordres, la grande peur des autorités, c’est la contagion. Les bois voisins (peut-être la forêt de Haye) sont également touchés. Pire : le danger ne concerne pas que les forêts. « La vue de ces dévastations journalières et multipliées affecte péniblement les citoyens, on craint, non sans raison, que ces délinquants qui se sentent forts de leur nombre (…) n’arrivent bientôt, enhardis par l’impunité, à s’attaquer à des propriétés de toutes sortes ». La misère règne dans certains lieux à Nancy, et le pillage des bois « peut produire sur les masses nécessiteuses l’effet moral le plus déplorable »9.

Mais si la Ville s’inquiète face à la délinquance forestière, c’est aussi qu’elle est sous la menace d’un procès, agitée par le nouveau propriétaire du bois, Demimuid. Celui-ci argue d’une loi de l’époque révolutionnaire (le décret du 10 vendémiaire an IV) qui peut rendre les villes civilement responsables des dommages causés par les attroupements armés sur leur territoire. L’idée est de renforcer la vigilance locale : si un attroupement dégénère, la collectivité doit en assumer financièrement les conséquences, et elle est donc incitée à défendre l’ordre public. Or, selon Demimuid, il s’agit bien d’attroupements armés, sur le ban de Nancy, entre décembre 1845 et février 1846, puis en novembre et décembre 1846. De la même façon que les arbres ont été soigneusement dénombrés pour faire l’estimation de la forêt avant son aliénation, le propriétaire fait maintenant compter les arbres coupés ou ébranchés, et on estime à grand renfort de tableaux le coût des délits constatés : 1 168 arbres coupés en délit, 171 arbres ébranchés. Voilà donc la Ville sous la menace de devoir payer une lourde somme, même si elle soutient qu’il n’y a pas eu « force ouverte » et que le décret en question ne peut donc pas être invoqué10.

Les archives municipales recèlent de multiples documents portant sur ces démêlés. Les historiens du droit y trouveront un intéressant terrain d’études. Finalement, dans le courant de 1849, un arrangement est trouvé. En effet, faisant fi des rodomontades que l’on peut lire dans les procès-verbaux des délibérations du Conseil municipal, les avocats de la Ville sont inquiets quant à l’aboutissement du procès intenté, malgré un premier jugement en leur faveur : « la jurisprudence s’est constamment montrée très sévère dans l’application de la loi de Vendémiaire ». L’affaire se termine donc par une transaction : la Ville accepte de payer trois mille francs, par peur de devoir payer plus encore.

Mais le plus important pour nous dans ces archives, est ce qui permet d’éclairer le contexte agité du minimum forestier. Les documents en question nous informent assez bien sur la délinquance. Nous bénéficions d’une enquête menée par le commissaire de police Beaupré, et de nombreux témoignages. Ceux-ci concordent autour des effectifs nombreux de délinquants : « des groupes d’individus tellement nombreux que la surveillance des gardes est tout à fait impuissante à leur égard », « des attroupements de quarante à cinquante individus ». Un garde qui prie les délinquants de laisser au moins les souches intactes, pour ne pas faire mourir les arbres, s’entend répondre « qu’ils s’en moquaient bien, qu’ils ne laisseraient dans la forêt que trois arbres pour nous pendre, Monsieur Demimuid, mon camarade et moi ».

En réalité, quand Demimuid disait s’inquiéter pour ses arbres, cela cachait une intention née dès son acquisition, et peut-être même avant : il souhaitait défricher au moins une partie du bois... et cette intention est prouvée par notre documentation. En effet, les archives forestières renferment des documents précis sur les autorisations de défrichements demandées par les particuliers. Au milieu des 4 128 demandes de défrichement conservées dans les registres de la Conservation de Nancy entre 1821 et 1852, se cache celle d’un certain Demimuid Jean-Léon, portant sur le Bois de la Ville, à Nancy ! La demande en question était émise dès le 10 août 1835, soit moins d’un an après l’acquisition du bois11. La réponse de l’Administration fut négative dans un premier temps. Opiniâtre, Demimuid fit une nouvelle demande d’autorisation en 1843, elle aussi refusée ; et enfin une troisième en 1847, pour 85 hectares. L’autorisation fut enfin accordée au 22 février 1848.

Reste à comprendre pourquoi ces démêlés avec la Ville en 1848 et 1849, alors que le défrichement était déjà décidé, accepté par l’Administration, et même probablement commencé sur le terrain. C’est que ce défrichement ne portait que sur une partie du terrain concerné : 85 hectares, sur les 106 occupés par le bois. Sur la hauteur, le lieu était assez plat pour être mis en culture. Mais les pentes proches du faubourg de Boudonville devaient rester boisées, car incultivables. Au moment où les gardes et les délinquants jouaient au jeu du chat et de la souris dans ce qui restait de bois sur les pentes de Boudonville, le défrichement de la surface supérieure du plateau était déjà engagé, ce qui explique que l’un des protagonistes engagés se dise « occupé à l’extraction des vieilles souches » (voir les témoignages en encadré).

La délinquance forestière périurbaine au temps du minimum forestier. Témoignages de 1848 et 1849 (source : A.M. Nancy 2N 5)

Albert Wignosky, 63 ans, ancien garde d’un bois voisin. « En décembre mil huit cent quarante six et janvier mil huit cent quarante sept, j’ai vu souvent le bois de la Ville envahi par des rassemblements de quinze à vingt délinquants, qui coupaient des modernes de la grosseur d’un chapeau, et même de plus forts, jusqu’à la grosseur d’un mêtre de circonférence, les débitoient sur place, en faisaient leur charge, ou bien se réunissaient pour les trainer dans les faubourgs. C’était de ces faubourgs que ces délinquants partaient ; ils sortaient des cabarets au nombre de cinq à six, et se rendaient au bois, où ce nombre se grossissait par l’arrivée d’individus partis de différents points (…) ayant été menacé personnellement, et la garde des bois de M. Demimuid ne m’étant pas confiée, j’ai cru prudent de filer doux ».

Jean Nicolas Caborel, 39 ans, gendarme. « Le dix sept décembre 1846, j’ai été envoyé par mes chefs dans les bois voisins de Nancy pour concourir à la répression des dévastations qui s’y commettaient, nous étions cinq gendarmes accompagnés du brigadier forestier Bonabel, arrivés au bois dit de la Ville nous y avons trouvé sur le penchant de la côte le nommé Burtin occupé à fendre un chêne moderne de soixante dix centimètres de circonférence environ, nous lui avons enjoint de cesser et de sortir de la forêt, (…) continuant notre tournée dans le même bois, nous y avons vu et entendu un certain nombre d’individus qui s’y livraient à des travaux semblables à ceux d’une coupe en exploitation, ils pouvaient bien être au nombre de quarante, notre approche les a fait fuir dans diverses directions (…) voyant que Burtin n’avait pas obtempéré à l’injonction qui lui avait été faite, je suis allé avec un de mes camarades et je l’ai empêché d’enlever la charge qu’il avait faite, alors seulement il s’est retiré disant qu’il reviendrait accompagné de cent. »

Claude Marie Lange, 28 ans, gendarme. « (…) Nous fûmes aperçus par des délinquants qui avertirent les autres de notre approche en criant voilà les gendarmes, ce qui les fit fuir tous dans diverses directions, un seul put être atteint par nous, c’était un vieillard nommé Etienne et procès verbal fut dressé contre lui, j’estime à quarante ou cinquante le nombre de ces délinquants qui en quittant la forêt se sont dirigés vers le faubourg de Nancy ».

Louis Blondel, 43 ans, brigadier forestier. « Un jour entr’autres dont je ne puis préciser la date, j’ai vu 7 individus qui y rentraient ensemble et celui qui était à leur tête était muni d’une corne avec laquelle il semblait correspondre avec quelques délinquants répandus dans les bois car des cris de houp houp répondaient de divers côtés ».

François Ancel, 40 ans, jardinier demeurant à Nancy, faubourg de Boudonville. « Etant occupé avec un nommé Géniole à l’extraction des vieilles souches dans le bois de la Ville, un enfant vint nous dire que le garde Maire à qui la surveillance de ce bois est confiée nous demandait de lui prêter main forte. Nous nous rendîmes près de lui accompagnés de quelques bûcherons qui nous avaient rejoints. Arrivés près du garde Maire nous le vîmes ainsi que deux autres gardes, sur le point d’être aux prises avec dix ou douze individus qui le menaçaient et qui étaient armés de hâches de bâtons et de serpes. A notre arrivée un des délinquants nous dit pour nous intimider sans doute, nous sommes tanneurs et nous allons vous tanner. »

Les surfaces déboisées furent vendues par Demimuid à un certain Dumont. Celui-ci établit à partir de 1850 une ferme périurbaine, la ferme Sainte-Catherine, qui avait peut-être le tort d’être implantée sur un sol bien maigre, mais au moins ne risquait pas d’être pillée chaque hiver comme l’était jusque-là le Bois de la Ville.

Après un peu plus de cent ans de cultures, la ferme Sainte Catherine laissa la place à un « grand ensemble » de logements construit à partir de 1958, qui aurait pu s’appeler du même nom, mais auquel on donna l’appellation plus laïque de Haut-du-Lièvre, inspirée d’un autre toponyme local. Sur le site de l’ancien Bois de la Ville se dressaient désormais deux des plus longues barres d’habitations en Europe.

Épilogue et discussion. Les bois de Nancy dans la transition forestière

Revenons à 1825. À la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, plusieurs projets furent élaborés en vue de réformer l’administration et la police des forêts en France (Perron, 2021). Parallèlement, des propositions visèrent à instituer une école spécialisée dans la gestion forestière, sur le modèle allemand, afin d’assurer une formation rigoureuse aux futurs officiers et praticiens de cette administration en pleine restructuration. C’est finalement Nancy qui fut retenue pour accueillir la nouvelle École forestière, en 1824-1825. Cette innovation précéda de peu une autre réforme majeure, la promulgation du Code forestier de 1827. À elles seules, ces deux mesures pourraient suffire à faire du premier tiers du XIXe siècle une période charnière dans l’histoire des forêts françaises, avec un avant et un après. Mais ce n’est pas tout : le cas du Bois de la Ville illustre précisément la correspondance chronologique entre ces deux événements fondateurs et le moment du « minimum forestier », marquant ainsi un tournant dans la gestion et la perception de la ressource sylvestre.

Même dans cette région aux forêts relativement préservées, même à côté du grand massif de Haye, même à proximité du cours de la Meurthe qui amenait des Vosges par flottage de grandes quantités de bûches, de planches et de pièces de charpente, le manque de bois se faisait ressentir. Dans les petites communes rurales, les forêts communales et le système de l’affouage pouvaient apaiser les choses, en apportant aux habitants une quantité suffisante de bois dans des conditions très favorables. Mais en ville, la tension pouvait être beaucoup plus forte. Il est vrai que vers le premier tiers ou le milieu du XIXe siècle, les surfaces forestières françaises étaient au plus bas. Ce qui est déjà un constat important l’est encore plus si l’on considère que dans le même temps, les volumes de bois sur pied en forêt étaient également au plus bas (Denardou et al., 2017) : pour le dire simplement par une formule paradoxale, les forêts françaises étaient peu boisées. Le temps court des évènements que sont la fondation de l’École en 1824, la promulgation du Code forestier en 1827, ou le défrichement des Bois de la Ville de Nancy en 1849, rencontre ici le temps long des fluctuations des surfaces forestières et des volumes de bois en forêt.

On sait à quel point fut spectaculaire le rétablissement des forêts, dans les décennies postérieures, jusqu’à nos jours. Ce passage d’un temps de déforestation nette (dans tous les sens possibles du terme) à un temps de reforestation nette (surfaces et volumes en croissance) a été conceptualisé sous le nom de « transition forestière » (Mather, 1998) ; et dans à peu près toute l’Europe, la transition forestière se fait au XIXe siècle. Ni la France, ni Nancy ne présentent de grande originalité à cet égard. Dans le cas nancéien, les conséquences paysagères de cette transition sont faciles à observer : aux abords de la métropole, les traces de la reconquête forestière sur d’anciennes terres agricoles sont omniprésentes. Si l’ancien Bois de la Ville a largement cédé la place à l’urbanisation, en revanche les anciennes vignes enfrichées et les pâtures reboisées en pins noirs témoignent à chaque pas de ce retournement de situation.

Notes

  • 1. Par exemple : A.M. Nancy 1fi 1214-1216, plan des terrains de M. de Viray, 1753.
  • 2. A.M. Nancy, DD34, « Suivant la commission verbalement donnée par Messieurs… », visite de 1599.
  • 3. A.M. Nancy, DD34, arpentage général et règlement de 1624.
  • 4. A.M. Nancy, DD34, visite des dégradations, 1688.
  • 5. A.M. Nancy, 1fi 1272, plan des Bois de la Ville de Nancy, 1757.
  • 6. Ont également été évoqués, comme éléments explicatifs du choix de Nancy, la proximité de l’Allemagne alors vue comme un modèle en matière d’enseignement forestier et de sylviculture, et la proximité des sapinières vosgiennes, dans une région riche en bois de toutes sortes. On pourrait aussi apporter un quatrième critère de choix : le calme politique relatif, car Nancy n’était pas une ville réputée agitée comme Lyon par exemple.
  • 7. Les « lois particulières » évoquées par Baudrillart sont le Code Léopold de 1701-1707, très protecteur pour les forêts, et l’arrêt du 2 mars 1765 qui fixait la densité du balivage.
  • 8. A.M. Nancy, 2N1, lettre au Préfet, 1846.
  • 9. A.M. Nancy 2N 5, dossier sur la transaction Demimuid.
  • 10. Délibération du Conseil Municipal, 23 avril 1847.
  • 11. A.D.M.-M. 7M 2124, sommier des demandes de défrichement.

Références

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Auteurs


Xavier Rochel

xavier.rochel@univ-lorraine.fr

https://orcid.org/0000-0003-0070-9143

Affiliation : Professeur de Géographie, Université de Lorraine - UR 7304 LOTERR - 23 Bd Albert 1er, 54001 NANCY

Pays : France

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