Résumé

Après une première partie sur la formation de près de quarante ingénieurs forestiers tunisiens à Nancy entre 1957 et 1991, puis une brève description des forêts et des parcours de la Tunisie, l’article résume l’action des Nancéiens durant les 75 ans de protectorat français de 1881 à 1956, dans la conservation, la mise en valeur et la gestion des ressources forestières du pays. Après l’indépendance, les responsables tunisiens formés à Nancy poursuivirent l’action de leurs prédécesseurs français, en y ajoutant des programmes importants de recherche et de formation à tous les niveaux, et en diversifiant la production des biens et services forestiers avec la participation des communautés locales.


Messages clés :


- Les premières bases de la conservation, de la mise en valeur et de la gestion des espaces forestiers tunisiens ont été mises en place par des Nancéiens au temps du protectorat (1881-1956).


- Après l’indépendance, ces bases ont été complétées par leurs successeurs nancéiens tunisiens dans les domaines de la recherche et de la formation à tous les niveaux, de la diversification de la production de biens et services forestiers, et des approches participatives avec les populations locales.


- Des programmes forestiers internationaux multilatéraux et bilatéraux avec la participation de Nancéiens ont permis d’atténuer les effets d’une transition trop courte dans les années qui ont suivi l’indépendance.

Abstract

The training of nearly forty Tunisian forestry engineers in Nancy between 1957 and 1991 is described in the first part of this article, followed by a brief description of Tunisian forests and their history. The article then goes on to explore the role of these engineers in the conservation, development and management of the country’s forest resources during the 75 years of French protectorate between 1881 and 1956. After independence, the Tunisian graduates of the School of Forestry in Nancy, now in positions of responsibility, not only carried on the work of their French predecessors but also developed important research and multi-level training programmes, and diversified the production of forest goods and services alongside local communities.


Highlights:


- The first foundations for the conservation, development and management of Tunisia’s forest resources were laid by graduates from Nancy during the time of the protectorate (1881-1956).


- After independence, their Tunesian successors from Nancy completed the work with research and training at all levels, the diversification of the production of forest goods and services, and collaborative approaches with local communities.


- The multilateral and international forestry programmes in which the former students of Nancy participated helped temper the effects of a transition that had been too short in the years following independence.

Introduction

La Tunisie, située sur la rive sud du bassin occidental de la Méditerranée, est celui des trois pays du Maghreb le moins boisé. Ses formations ligneuses comprennent des forêts feuillues et résineuses, en peuplements purs ou mélangés, naturels ou issus de reboisements, ou bien du matorral (maquis et garrigue) correspondant ou non à des stades de dégradation de la végétation arborée. Les résultats du deuxième inventaire forestier et pastoral national de 2010 indiquent que les formations forestières s’étendent sur 6,2 % des 16 361 000 hectares de la superficie du pays (soit 1 020 000 ha environ, ou encore 8,6 % du pays sans sa partie désertique qui occupe 27,6 %), et les parcours1 sur 31,8 %. Si l’on ajoute les 1,8 million d’hectares occupés par l’olivier, le taux de boisement du pays passe à 17,2 % (ou 23,8 % sans la partie désertifiée).

À l’occasion du bicentenaire de l’École forestière de Nancy, sa directrice, Myriam Legay, a suggéré à l’auteur principal de cet article, élève de la 2promotion ENGREF (1966-68), d’écrire pour ce numéro spécial de la Revue forestière française, un article sur le rôle de la formation forestière de Nancy dans le développement du secteur forestier en Tunisie. L’auteur en profite pour adresser ses remerciements à Laurent Buisson, directeur général d’AgroParisTech, et à Myriam Legay, pour l’honneur qu’ils lui ont fait de le désigner, en tant qu’ancien élève, pour planter, avec une élève de la promotion actuelle, l’arbre commémoratif du bicentenaire, un Carya laciniosa, dans le jardin de l’École.

Trois parties constituent cet article. La première est un bref rappel de la formation des Tunisiens qui y ont étudié. La seconde présente les forêts, espaces boisés et parcours tunisiens. La troisième décrit l’« ère de la renaissance forestière » de 1881 à nos jours, en deux parties : sous le protectorat français, puis depuis l’indépendance du pays en 1956.

L’École forestière de Nancy et la formation des ingénieurs tunisiens

En 142 ans, de 1825 à 1966, plus de 2 000 Français ont été diplômés de l’École, dont quelques dizaines ont servi en Tunisie du temps du protectorat français sur le pays, auxquels se sont ajoutés plus de 600 étrangers : Européens essentiellement au cours du XIXe siècle, avec l’apparition au cours de la première moitié du XXd’étudiants turcs et chinois ; et, à partir des années 1950 et jusqu’à la fin du siècle, grâce à la coopération bilatérale française, l’admission d’étudiants venant des pays du « Sud global » : du Proche et Moyen-Orient (Iran, Syrie, Liban), d’Amérique latine, d’Afrique au sud du Sahara et de Madagascar, et d’Afrique du Nord, dont les 12 premiers « Nancéiens tunisiens », de la 131e promotion (1957-1959) à la 138e (1964-1966), exception faite de la 133e (1959-1961) (cf. en annexe sur le site de la Revue forestière française la « liste des Tunisiens diplômés de l’École forestière de Nancy jusqu’en 1991 »).

Les Tunisiens admis à l’École Nationale des Eaux et Forêts, puis à partir de 1966 à l’École Nationale du Génie Rural, des Eaux et Forêts, ont été soit des licenciés en sciences naturelles, soit des diplômés d’un institut national agronomique français, ou de l’École des Barres, ou de l’École Nationale Supérieure d’Agriculture de Tunis (admis après un examen d’entrée, ou sur étude du dossier et entretien avec les étudiants de l’Institut National agronomique de Tunis).

De la 2promotion ENGREF (1966-68) à la 11(1975-77), à l’exception des 9et 10e, 21 Tunisiens sont sortis de l’École avec le diplôme d’Ingénieur civil des forêts.

Après six années d’absence de participation tunisienne, il y a eu entre 1985 et 1991 au centre ENGREF de Nancy la formation de cinq nouveaux ingénieurs civils des forêts, dont un appartient à la 19e promotion (1983-85), un autre à la 20e (1984-86), deux à la 24e (1988-90) et un à la 25e (1989-91).

Au total durant les trois périodes, la formation s’est soldée par 38 ingénieurs forestiers de conception de haut niveau, ayant le devoir, dès leur sortie de l’École, de contribuer au développement de la Tunisie rurale, particulièrement forestière, et au maintien de l’équilibre agro-sylvo-pastoral, actions initiées en 1883 sous le protectorat français.

De retour de Nancy, les premiers Tunisiens (promotion 1957-1959) se sont mis au travail, aidés par un très petit nombre de compatriotes ingénieurs des travaux des eaux et forêts diplômés de l’École des Barres et par une centaine d’agents techniques formés hâtivement sur place (à la fin de 1956 et au début de 1957) en sylviculture, lutte contre l’ensablement et défense et restauration des Sols (DRS), choix des espèces à reboiser de la pépinière au remplacement des manquants dans les plantations nouvellement réalisées, formation assurée par trois Nancéiens français servant en Tunisie, que nous citons dans l’ordre chronologique de leur promotion : Guy Lacourly (N.19362), Donatien de Sesmaisons (N.1948) et Jacques Frappier (N.1950).

Les forêts, espaces boisés et parcours de Tunisie

De nombreux travaux de paléo-palynologie entrepris depuis le milieu du XXsiècle sur les pollens et les empreintes ont révélé l’évolution d’une grande partie de la flore au cours des ères géologiques sur l’ensemble du territoire, depuis la Tunisie septentrionale – Kroumirie et massif des Mogods au Nord-ouest (Ben Tiba et Reille, 1983), région du Cap Bon au Nord-est, la Dorsale3 au centre dont les monts de Mellègue au Nord de celle-ci, et le Golfe de Gabès et la région de Tataouine au sud (Ouaja, 2003).

Sur les 1 020 000 ha couverts par les formations feuillues et résineuses, les matorrals (maquis et garrigues) et les brise-vents, rideaux abris et plantations d’alignement (convertis en surface), les forêts feuillues naturelles – de chênes zéens, chênes lièges, chênes verts, chênes kermès, de peupliers, caroubiers, frênes, pistachiers de l’Atlas, gommiers, etc. – et les plantations d’eucalyptus (surtout au nord) et d’acacias introduits couvrent au total environ 197 000 ha, soit 19,3 % du couvert forestier ligneux.

Les formations résineuses couvrent environ 461 000 hectares (soit 45,3 % du couvert forestier ligneux). Les peuplements naturels sont ceux de pin maritime en Kroumirie (purs ou en mélange avec le chêne-liège), de pin d’Alep pur ou en mélange avec le chêne vert sur la Dorsale et sur les monts de Mellègue (avec aussi des formations naturelles de genévrier rouge et de cyprès de Numidie) ; et la présence de thuya dans le Golfe de Tunis et au Cap Bon. Les plantations de pin d’Alep et de cyprès en mélange avec d’autres résineux dans les lieux incendiés ou défrichés, ou traités en DRS, constituent les formations résineuses artificielles.

Les mattorals sont issus de la dégradation des forêts naturelles par incendie, surpâturage et se trouvent aussi sur des terres défrichées abandonnées. Ils couvrent environ 361 000 ha (35,4 % du couvert forestier ligneux), dont seuls 47 000 ha sont arborés.

Les parcours tels que définis par le Code forestier4 sont :

  • Soit domaniaux, et sont alors gérés par la Direction générale des forêts ou par les fermes de l’État appelées « agrocombinats ». Le pâturage en forêt n’est considéré droit d’usage par le code forestier que pour ceux qui habitent en forêt et les riverains (mais en cas de sécheresse grave, il est permis à d’autres troupeaux) ;
  • Soit collectifs : à partir de l’application de la loi relative à la privatisation des terres collectives au début des années 1970, ceux-ci ont considérablement diminué en superficie et, les troupeaux, divisés en de nombreux petits troupeaux pâturant sur place, ont encore aggravé le surpâturage. Il n’en reste que des reliques steppiques à faible production fourragère ;
  • Soit privés.

D’une manière générale, la production des parcours naturels ne suffit pas à nourrir le troupeau national. Elle est tributaire non seulement de la pluviométrie de l’année mais également du surpâturage. Ainsi en 2005 (année sèche) elle était en moyenne de 67 Unités Fourragères (UF) par ha, représentant seulement moins de 17 % des besoins alimentaires d’une unité de petit bétail, alors qu’en 2006 (année pluvieuse) elle était passée à 150 UF par ha. Par ailleurs, dans les forêts de pin d’Alep, le taux de surpâturage qui était de 23 %, en 1966, est passé à 39 % en 1978, à 61 % en 2000, à 78,4 % en 2012 (El Hamrouni et al., 2019).

Si elles ont été maîtrisées dans une mesure variable suivant les décennies grâce en particulier à l’administration forestière, la dégradation des forêts tunisiennes et la régression de leur superficie (déforestation) n’ont vraiment pas cessé au cours du XXsiècle et jusqu’à aujourd’hui. Au début du protectorat, des terres forestières ont été cédées aux colons pour être cultivées. Puis il y a eu : les dégâts dus aux deux guerres mondiales ; la ruée des délinquants vers la forêt sans protection durant les quelques mois après le départ rapide dès 1956 des cadres forestiers français et avant la fin de la formation des premiers agents techniques forestiers ; et enfin les conséquences de l’afflux de réfugiés pendant la guerre d’Algérie. Plus récente a été la catastrophe inattendue dans la période trouble d’une décennie après les évènements de janvier 2011 : incendies criminels, délits et insécurité ont régné en forêt, la faisant reculer au moins d’un demi-siècle.

À différents moments, des forestiers expérimentés ont estimé la perte des forêts du pays : Lacourly en 1957 estimait que les forêts tunisiennes perdaient 5000 ha par an ; Soulères en 1969, Gerkens en 1976, El-Afsa en 1978 et El Hamrouni la même année ont considéré qu’elles disparaissaient au rythme annuel de 1 %, taux qui, traduit en surface, concorde avec l’estimation de Lacourly. Dégradation forestière et déforestation sont aujourd’hui aggravées par l’évolution rapide du climat.

Début de la renaissance de la forêt tunisienne avec le protectorat

Le protectorat français de Tunisie est institué en 1881 par le traité du Bardo. Suite à la demande du Résident général en Tunisie au ministère français de l’Agriculture de s’occuper des forêts, une mission forestière est envoyée en 1882 dans le pays, dont font partie l’inspecteur général Joseph Clément de Grandprey, adjoint au directeur des Eaux et Forêts à Paris (N.1841), Lucien Daubrée (N.1867) et son camarade de promotion de Nancy, Charles Lefebvre, inspecteur adjoint des Eaux et Forêts en Algérie. Une seconde mission l’année suivante met en place un Service forestier créé par décret du 28 juin 1884, confié au même Lefebvre. Le Service est d’abord rattaché à la Direction des travaux publics, puis, par décret du 13 janvier 1885, intégré à la Direction de l’agriculture.

Sans perdre de temps, Lefebvre, chef de service, et son effectif forestier (6 gardes, 45 brigadiers et 60 auxiliaires tunisiens) se mettent à l’œuvre. Cela commence par l’inventaire de long en large des forêts du Nord (Kroumirie et Mogods), massif par massif, la détermination de ce qu’il faut couper comme bois et de ce qu’il faut démascler comme liège mâle, l’évaluation pour trois décennies successives des recettes et des dépenses (personnel et matériel, construction de maisons forestières, ouverture de pistes et de pare-feux)5. Les recettes prévues pour la première décennie sont presque quintuplées pour la deuxième, et décuplées pour la troisième ; et les dépenses prévues pour la deuxième décennie sont doubles de celles de la première décennie et triples de ces dernières dans la troisième décennie, mais ne représentent plus alors que moins de 30 % des recettes.

En 1885, l’inspecteur des forêts Baraban (N.1860) remplit une mission d’inspection des oasis du Sud (régions du Djérid, de Nefzaoua et de Gabès) à la suite d’une alerte des militaires sur l’ensablement qui les a touchées. Les travaux de protection commencent en 1888 à El Hamma du Djérid et à Nefta, la première à l’Est et la seconde à l’Ouest de Tozeur, et sont généralisés ensuite à l’ensemble des oasis, sous la direction en particulier de Jean Tellier (N.1883) en poste à Gafsa de 1888 à 1900.

Au début des années 1890, Paul Bourde, alors Directeur de l’agriculture (« et des contrôles civils »), dit accorder le même intérêt aux forêts de chênes du Nord-ouest qu’à la « forêt » d’oliviers qu’il développe dans la région de Sfax, considérant que les premières sont économiquement et socialement aussi intéressantes que la seconde pour un pays fortement endetté, position qui, bien sûr, conforte les forestiers dans leur action.

Par ailleurs la Revue des Eaux et Forêts de 1887, nous informe que « M. Gabé, directeur des forêts françaises, s’est embarqué (pour 6 semaines), le lundi 28 mars, à Marseille pour se rendre à Bône d’où il passera en Tunisie pour revenir ensuite à Alger. M. le directeur est accompagné de M. Niepce, inspecteur général. Cette excursion dans notre colonie africaine a pour objet l’étude de diverses questions importantes, et notamment de l’organisation du Service forestier en Tunisie, service qu’il est urgent d’organiser de manière à le mettre en état de diriger les importantes exploitations qui peuvent être faites dans des forêts inexplorées jusqu’à présent. L’adjudication des coupes des forêts de la Kroumirie, qui vient d’avoir lieu, a produit 250 000 francs ; celle du démasclage de 800 000 chênes-lièges qui est prochaine, prouve que ces forêts sont susceptibles d’un beau produit, surtout si on met à exécution les projets de M. Lefebvre, qui propose de construire un chemin de fer à voie étroite pour le transport des bois de massifs aujourd’hui inexploitables faute de moyens de transport. »6,7.

L’inspecteur adjoint des forêts Péquin (N.1880) s’occupe des forêts de pins d’Alep. Il énumère les différents produits à tirer de ces forêts dont notamment l’écorce à tan, le goudron, le bois d’œuvre et surtout le bois de chauffage.

Cependant, le Service est confronté à d’autres tâches aussi importantes que celles liées à l’exploitation des produits et aux recettes. Il faut d’abord créer un cadre législatif de politique forestière. Il va s’inspirer de celui de la France et sera rassemblé dans le décret du 23 novembre 1915 qui sert de base au code forestier tunisien (Lacourly, 2001). Le décret sera complété au fil du temps par d’autres mesures réglementaires.

Il faut aussi réquisitionner les forêts et les immatriculer au profit de l’État ; et organiser l’implantation territoriale du Service forestier avec la création des circonscriptions (ou inspections) forestières en les dotant en personnel et en matériel avec toute l’infrastructure nécessaire pour une gestion rationnelle. En dehors de Tunis, Aïn Draham au nord-ouest du pays est le siège de la première circonscription créée, les huit autres seront établies au fil du temps.

Des travaux importants de fixation et de reboisement des dunes maritimes sur la côte nord du pays vont être réalisés dans les zones de Bizerte en 1904, de Tabarka en 1913, du Cap Bon en 1926, de Béchateur, au nord de Bizerte, en 1949. Ces reboisements forment aujourd’hui de belles forêts d’eucalyptus, de pin pignon et de pin maritime.

Dans les dernières années du protectorat, s’est ajoutée une nouvelle dimension de la politique forestière visant à la sauvegarde des sols contre les méfaits de l’érosion par des travaux antiérosifs et leur reboisement dans le cadre d’un développement forestier à long terme (défense et restauration des sols, ou DRS). On peut dire que c’est à Michel Lescuyer, arrivé en Tunisie en 1927, et suite à sa longue tournée relative à l’érosion en Tunisie, que revient le mérite d’avoir attiré l’attention sur la gravité du problème en Tunisie. Puis ce fut le tour de Guy Lacourly (N.1936), après son voyage d’étude aux États-Unis à l’été 1952 avec des collègues forestiers d’Algérie sur les méthodes de lutte contre l’érosion, de se distinguer dans ce domaine, notamment par ses écrits et ses conférences sur la DRS (en plus de ses activités de responsable des reboisements). C’est ainsi que dans la circonscription du Kef, d’importants chantiers de DRS furent réalisés pour la protection contre l’envasement du barrage de l’Oued Mellègue : les banquettes à rétention totale et leur reboisement en eucalyptus au Djebel Garn Halfaya (au sud-ouest du Kef, non loin de la frontière avec l’Algérie) ont résisté aux inondations de 1969, et constituent un îlot vert dans la plaine céréalière de Tadjérouine.

L’administration forestière est restée tout au long du protectorat dirigée par un Nancéien ayant le titre de conservateur des eaux et forêts : après Charles Lefebvre, il y aura Palmyre Bastien (N.1870) dans la décennie 1900, et, parmi ses successeurs, on trouve François Debierre (N.1904), Charles Lanternier (N.1906), Michel Lescuyer (N.1924) de 1941 à 1945, et Louis George (N.1923) de 1945 à 1956, année de l’indépendance.

Plusieurs Nancéiens se sont illustrés à la tête de leur circonscription. Il convient de mentionner tout particulièrement :

  • Charles Degréaux (N.1871) et François Minangoin (N.1876) dans la région forestière du Nord-ouest à Aïn-Draham et Tabarka, « en mettant leurs forêts en valeur et en les équipant en chemins, maisons, tranchées, en y poussant les exploitations » comme le précise Paul Boudy dans son ouvrage sur la forêt tunisienne (1952) ;
  • Louis Lavauden (N.1907) qui servit en Tunisie de 1919 à 1926, principalement comme responsable de la circonscription de Gafsa, et y fit preuve de grandes qualités intellectuelles et professionnelles (qui firent aussi de lui un grand directeur du Service forestier de Madagascar durant les six années suivantes)8 ;
  • Et Donatien de Sesmaisons (N.1948) qui dirigea les travaux très importants de restauration des sols et de reboisement dans sa circonscription de Téboursouk.

À la veille de l’indépendance, le Service forestier de Tunisie est constitué d’une administration centrale basée à Tunis et de neuf circonscriptions au niveau régional (Zaghouan, Bizerte, Tabarka, Aïn-Draham, El Feeidja, Le Kef, Téboursouk, Hammamet, Gafsa), chacune comportant de deux à quatre districts, totalisant 23 districts auxquels il faut rajouter celui de Hammam-Lif rattaché à Tunis. L’ensemble du personnel actif comprend alors 14 ingénieurs, 26 chefs de district, 88 agents techniques et 88 cavaliers tunisiens.

Les premiers responsables tunisiens se trouveront « régisseurs » d’un domaine forestier d’une superficie de 750 000 ha, le pays ayant alors un taux de boisement dans sa partie dite « utile » de 9 % (ou de 12 % en ajoutant la « forêt » d’oliviers : Boudy, 1952), domaine qui ne demande qu’à être bien géré et bien protégé pour pouvoir se développer.

La Tunisie indépendante

Les premiers cadres tunisiens, qui avaient côtoyé Lacourly, et surtout Sesmaisons qui est resté plus longtemps, et avaient profité de leur expérience, ont continué avec zèle ce que leurs anciens avaient commencé, tant en matière d’immatriculation foncière, de protection des forêts contre les incendies et les délits, qu’en matière d’exploitation rationnelle de leurs différents produits, de reboisement des forêts dégradées, de fixation et reboisement des dunes maritimes au Nord, de protection contre l’ensablement des oasis au Sud, et d’autres activités de protection et de production prioritaires pour développer le secteur forestier.

Après avoir excellé dans la lutte contre l’érosion hydrique ou éolienne dans leur région d’affectation, Lacourly, Frappier et Sesmaisons se sont relayés en matière de formation, domaine dans lequel ils ont excellé. Durant le protectorat, Lacourly enseignait déjà les sciences forestières à l’École coloniale d’agriculture de Tunis. Retenu jusqu’en juillet 1957 comme conseiller technique de Mahmoud Badra, nouveau responsable du Service forestier, il engagea avec Frappier la formation accélérée d’une centaine d’agents techniques forestiers en deux promotions, de la fin 1956 au premier semestre de 1957. Frappier rentré en France, Sesmaisons le remplaça dans la formation de la deuxième promotion des agents techniques en mai 1957. Il remplaça également en juillet Lacourly dans la fonction de conseiller de Badra pendant 5 ans, et en tant que chargé de l’enseignement des sciences forestières jusqu’à la fin de son contrat de coopération9.

Grâce à la qualité de l’enseignement qu’ils reçurent en très peu de temps, les agents techniques ainsi formés, premiers responsables tunisiens de terrain, purent remplacer leurs collègues français et prendre en main la gestion des forêts et les protéger contre toute agression. Certains, nommés directement chefs de district dès la fin de leur formation, durent, par manque d’ingénieurs des travaux, diriger des subdivisions forestières de plus de 150 000 ha jusqu’à leur départ à la retraite, signe de la très bonne qualité de leur formation accélérée. Il faut souligner le rôle important de formateur ainsi rempli par Frappier, Lacourly et Sesmaisons dans la transition à l’aube de l’indépendance, après avoir assumé consciencieusement leur métier d’ingénieur durant toute leur carrière tunisienne – conscience professionnelle qu’ils avaient héritée de leurs prédécesseurs nancéiens, qui avaient fait renaître les forêts tunisiennes.

C’est sur la base de ce qui avait été réalisé auparavant, et avec la collaboration des deux autres Nancéiens français encore en Tunisie, Sesmaisons et Maurice Motte (N.1946), que les trois premiers Nancéiens tunisiens (N.1959) prirent la relève : deux dans le Service forestier – l’un chef de la circonscription de Bizerte (Mohamed Hechmi Hamza), et l’autre, chef de celle d’Hammamet (Hamda Hafsia) –, le troisième (Taoufik Boukafta) étant nommé cadre forestier de l’Office de la mise en valeur de la vallée de la Medjerda (OMVVM). Chargés de reboisement dans les Mogods ou de la fixation des dunes sur la côte septentrionale de la péninsule du Cap Bon, ou encore de l’installation de brise-vent dans le secteur agricole, ils étaient conscients, ainsi que ceux des promotions nancéiennes qui suivirent, qu’il faudrait travailler avec acharnement pour améliorer le couvert forestier et la production des forêts ; et ce alors que certaines, bien que contribuant au développement rural par les biens et services qu’elles rendaient, se dégradaient du fait de l’action des usagers.

À partir de 1967, ce sont des Nancéiens tunisiens qui sont nommés directeurs du Service forestier (lequel passe de « Direction des Forêts » à « Direction Générale des Forêts » en 1988), successivement : Hamda Hafsia (de 1967 à 1979), Jamaleddine Saadallah (N.1963, de 1979 à 1983), Taïeb Jalal (N.1966, de 1983 à 1987), Abderrazak Ladab (N.1965, de 1987 à 1990), Mohamed Larbi Chakroun (N.1974, en 1991) et Ridha Fékih-Salem (N.1972, de 1992 à 2012).

L’aménagement des forêts, surtout celles de pin d’Alep dont la proportion aménagée était restée faible par rapport à celle des forêts de chêne zéen et de chêne-liège, fut repris avec divers ingénieurs, particulièrement Gérard Soulères (N.1953) et René Petitjean, ingénieur des travaux des eaux et forêts (Les Barres, 1956) détachés en Tunisie par la Société Centrale d’Équipement du Territoire (SCET, société française parapublique), lesquels passèrent ensuite la main à Taieb Chouaïb (N.1966) qui s’en occupa bien en passant des plans de la première génération à ceux d’une deuxième génération visant à intégrer et faire participer les communautés locales concernées.

Les plans de développement forestier dressés après l’indépendance ont dessiné au fur et à mesure une stratégie globale du secteur incorporant, en plus de l’enseignement et de la recherche : la lutte contre la désertification et contre tous les facteurs de dégradation des écosystèmes sylvopastoraux, notamment par la conservation des eaux et des sols et le reboisement et la lutte contre les incendies, la conservation de la diversité biologique (faune et flore) ; la diversification des ressources forestières ligneuses et non ligneuses ; l’organisation, la sensibilisation et la formation ; la responsabilisation et la participation des usagers de la forêt aux activités forestières – toutes ces actions et approches devant conduire à un avenir meilleur, par une mise en valeur durable des ressources forestières.

Prise en compte des productions de biens autres que le bois et le liège, et des services écosystémiques

La prise en compte des productions forestières autres que celles de bois et de liège, et des services rendus par les écosystèmes forestiers, s’est faite progressivement. Pendant très longtemps, la valeur économique des forêts tunisiennes (et des autres pays méditerranéens) avait été limitée à la seule production de bois et de liège. Mais ce n’est vraiment qu’à partir des années 2000 que les autres biens et les services écosystémiques ont été pris en compte dans les évaluations des productions forestières, malgré leurs rôles environnemental, social et sociétal fondamentaux.

Outre les produits ligneux, souvent commercialisés – bois de feu et charbon de bois, liège des subéraies du Nord-ouest, bois d’œuvre (production relativement limitée, le pays important une grande proportion de ses besoins) –, les produits forestiers non ligneux (PFNL) ont ainsi vu leur importance s’accroître aux cours des dernières décennies aussi bien sur le plan économique que social : plantes aromatiques et médicinales (romarin, myrte, thym, lentisque, etc.), champignons sylvestres, boutons floraux, fruits forestiers (caroubes, glands, pignons de pin, graines de pin d’Alep (zgougou), câpres...), et productions pastorales des parcours forestiers.

Une plus grande priorité a aussi été accordée aux divers services écosystémiques, qu’ils soient de régulation10, de soutien (ou de support)11 permettant la production des autres services, ou encore culturels et sociétaux (récréatifs et spirituels)12,13.

Un besoin de responsabilisation des populations locales

Les populations vivant dans ou à proximité des zones forestières et sylvopastorales sont prises entre deux exigences, celle du développement socioéconomique et celle de la conservation des ressources. Les relations entre ces populations et les représentants de l’administration forestière ont longtemps été perçues comme conflictuelles.

À partir des années 1990, le Service forestier a reconnu dans sa politique et son action que les problèmes liés à la conservation et au développement des écosystèmes forestiers ne pouvaient être résolus qu’avec une implication efficace des populations des zones forestières. Elle a mis en œuvre une politique d’intégration de ces populations à travers les Opérations pilotes de développement intégré (OPDI). Cette approche de développement rural participatif a été conçue pour améliorer leurs conditions de vie tout en assurant la gestion durable des ressources forestières.

Reconnaissant qu’il était nécessaire de responsabiliser davantage les populations locales – une population qui exploite directement un produit accordera certainement plus d’importance à sa durabilité que s’il est la propriété de l’État –, le Service forestier a cherché à assurer de différentes manières le partage des prérogatives et la cogestion avec elles, et leur accès aux ressources et bénéfices.

Des Associations forestières d’intérêt collectif (AFIC) ont vu le jour pour servir d’interlocuteur avec l’administration forestière, avant d’évoluer en Groupements forestiers d’intérêt collectif (GFIC), puis en Groupements de développement agricole (GDA). Cette organisation des populations a généré différents schémas de cogestion des ressources sylvopastorales, avec participation à des projets de reboisement, d’entretien des écosystèmes forestiers, de lutte anti-incendie jusqu’à l’exploitation de certains produits forestiers non ligneux (cas du Projet de gestion intégrée des paysages, PGIP, financé par la Banque Mondiale).

Dans certaines zones, des GDA de femmes rurales, ou des coopératives féminines, ont été créés ayant pour particularité de mener des activités réservées traditionnellement aux femmes et compatibles avec le développement durable des ressources forestières. Lorsque ces structures se sont avérées insuffisantes pour un développement économique plus important à cause notamment des limitations du bénévolat, des Sociétés mutuelles de services agricoles (SMSA) ont été créées pour permettre des activités lucratives à la population locale.

Les défis actuels pour cette approche concernent particulièrement le renforcement des capacités organisationnelles et de gestion des GDA, et la valorisation des productions forestières et des services écosystémiques (PFNL, écotourisme, agroforesterie…) pour un développement local durable. DE plus, des ajustements législatifs et règlementaires restent indispensables.

Amélioration des conditions de vie dans les zones forestières

Bien que les populations des zones forestières demeurent vulnérables, leurs conditions de vie se sont significativement améliorées, notamment en matière de désenclavement (routes et pistes), d’infrastructure de base (eau potable et électricité), d’éducation et d’accès aux centres de santé de base. Ces améliorations ont été possibles grâce à l’intervention de l’État, des bailleurs de fonds et partenaires internationaux, mais aussi grâce à l’implication des communautés locales. Les efforts de l’État ont porté aussi sur la restauration et la valorisation des écosystèmes forestiers et pastoraux (mise en œuvre de projets de gestion participative des forêts, activités de reboisement, de lutte contre l’érosion et de régénération naturelle).

La plupart des grands projets ont mis en œuvre des activités génératrices de revenus basées notamment sur la valorisation des PFNL, la promotion de microprojets agricoles et artisanaux et l’implication des femmes et des jeunes dans les composantes de ces projets. Le chemin à parcourir demeure toutefois long, et des efforts sont à déployer afin de renforcer l’approche intégrée et territoriale des projets forestiers, de soutenir l’entrepreneuriat rural durable, notamment féminin, et de développer des activités à haute valeur ajoutée (PFNL, écotourisme, produits certifiés…).

Développement de la recherche forestière

Avant l’indépendance, les activités de recherche étaient très limitées. Elles étaient menées principalement par le Service forestier du protectorat avec un focus sur la protection des forêts existantes, la lutte contre l’érosion et le reboisement. Après l’indépendance, la priorité s’est déplacée en particulier vers la protection des sols et la lutte contre la désertification.

La station de recherche forestière de Tunis créée en 1957 a commencé par mettre en place un réseau d’arboretums dans les différentes régions du pays afin de tester le comportement des espèces forestières autochtones et introduites. La recherche forestière a ensuite été dotée dans les différentes régions du pays de stations régionales et de sites expérimentaux abritant des thématiques de recherche appliquée.

Avec la création, en 1965 de l’Institut de reboisement de Tunis, devenu INRF en 1966, la recherche forestière s’est renforcée grâce notamment à la coopération avec le PNUD, la FAO et l’Agence suédoise de coopération internationale au développement (SIDA). En 1996, l’Institut national de recherches en génie rural, eaux et forêts (INRGREF) a été créé, englobant les recherches en matière de génie rural, de l’eau et des forêts. L’institut regroupe aujourd’hui quatre laboratoires thématiques : Génie rural (GR), Valorisation des eaux non conventionnelles (VENC), Écologie forestière (EF), Gestion et valorisation des ressources forestières (GVRF). Il gère également sept stations expérimentales régionales couvrant diverses zones écologiques du pays.

Des cadres de grande qualité se sont illustrés dans la direction de programmes et de projets de recherche forestière en Tunisie. On peut citer particulièrement jusqu’à la fin des années 1990 :

  • André Métro (N.1930), auteur du rapport Création d’une station de recherches forestières en Tunisie14 ;
  • Jacques Marion (N.1943), co-auteur notamment du Manuel pratique de reboisement15 ;
  • Joseph Poupon (N.1949), co-auteur avec J. Marion du Manuel pratique de reboisement ;
  • Antoine Schoenenberger, co-auteur notamment de la « Carte phyto-écologique de la Tunisie septentrionale16 » ;
  • Guy Puech (N.1951), expert forestier de la SCET ;
  • André Franclet (Agro.1950), généticien des eucalyptus (FAO) ;
  • Éric Albert (N.1959), spécialiste de biométrie (FAO) ;
  • Hechmi Hamza (N.1959), directeur de l’INRF (1966-1987) ;
  • Mohamed Dahman (N.1968), directeur de l’INRF (1987-1993) ;
  • Brahim Ben Salem, spécialiste des techniques de reboisement à l’INRF, puis forestier principal à la FAO.

La formation des cadres et agents forestiers

Entre 1956 (année de l’indépendance) et 1970, la formation des forestiers tunisiens s'est organisée progressivement. L’État tunisien a envoyé ses premiers cadres forestiers (ingénieurs et techniciens supérieurs) se former au Centre de Nancy de l’ENGREF et dans d’autres institutions européennes. Ces cadres ont formé ensuite les premiers formateurs tunisiens dans les années 1960.

Les agents d’exécution forestiers (gardiens, ouvriers, brigadiers forestiers…) ont été recrutés localement, puis formés directement sous la supervision de techniciens ou ingénieurs expérimentés. Les circonscriptions forestières régionales (de la Direction des forêts) ont servi de cadres pratiques de formation.

Cette approche a été adoptée dans les années suivant immédiatement l’indépendance pour faire face au manque de personnel qualifié. Vers la fin des années 1960, l’État a commencé à organiser des sessions de formation pour les techniciens forestiers avec notamment le Centre régional de formation forestière de Nefza (à une quarantaine de km à l’est de Tabarka sur la route de Bizerte) qui est devenu officiellement en 1970 un centre de formation professionnelle spécialisé. Ces formations s’adressaient aux techniciens forestiers de terrain, souvent d’un niveau équivalent au CAP/BEP, avec une forte composante pratique (reboisement, martelage, protection des forêts, etc.).

Au cours de cette période, des coopérants techniques français, canadiens, finlandais ou italiens ont apporté un appui à la formation, souvent via des projets FAO, PNUD ou bilatéraux. Ces partenaires ont contribué à l’élaboration de manuels, à l’équipement des premières unités de formation, et à la mise en place de programmes de reboisement où les agents étaient formés sur le tas.

L’Institut Sylvo-Pastoral de Tabarka (ISPT) a été créé en 1970 avec l’appui de la coopération suisse (trois coopérants enseignants, octroi de bourses d’études et de stages). Cet institut s’est renforcé avec la construction de nouvelles infrastructures, l’élaboration de curricula de formation, la fourniture d’équipements pédagogiques et la formation de formateurs tunisiens à l’étranger. Aujourd’hui, l’ISPT est un établissement d’enseignement supérieur agricole sous la double tutelle du ministère de l’Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche (IRESA) et de celui de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (Université de Jendouba). Il organise actuellement deux cursus de formation de trois années universitaires dans le domaine des sciences et techniques forestières – Licence appliquée en sciences et techniques forestières, et Licence appliquée en tourisme environnemental (écotourisme) – en plus d’un Master professionnel en développement territorial durable/valorisation des ressources (en ligne ou en partenariat avec les programmes européens Erasmus et Tempus).

Par ailleurs, la formation des ingénieurs forestiers tunisiens à l’ENFI (École Nationale Forestière d’Ingénieurs, à Salé au Maroc) a longtemps été une composante essentielle du système de formation forestière en Tunisie. L’ENFI a formé plusieurs générations d’ingénieurs forestiers tunisiens, qui ont fortement contribué à la structuration du secteur forestier national. Cette école marocaine, créée en 1966 a joué un rôle important dans le développement des compétences forestières dans l’ensemble du Maghreb. La formation à l’ENFI pour des étudiants tunisiens s’est progressivement réduite à mesure que la Tunisie a structuré ses propres filières de formation forestière (notamment à l’ISPT et à l’Institut National Agronomique de Tunisie, INAT).

Depuis les années 1990, l’INAT assure la formation d’ingénieurs forestiers tunisiens hautement qualifiés. Cette formation s’inscrit dans une approche qui répond aux exigences contemporaines : lutte contre la dégradation des terres, résilience climatique, valorisation des territoires forestiers et pastoraux. Cette formation, réalisée depuis quelques années en partenariat avec l’ISPT, répond aux besoins de compétences spécialisées.

L’INAT propose plusieurs Masters professionnels et de recherche ouverts aux titulaires d’un diplôme d’ingénieur ou d’une licence (LMD) ou équivalent, dont notamment un Master de recherche portant sur la gestion des écosystèmes naturels et des Masters professionnels relatifs à la biotechnologie végétale et l’environnement, à la gestion durable de l’eau et du sol et à l’aménagement du territoire.

Un cursus de doctorat en sciences agronomiques/génie rural, eaux et forêts est disponible à l’INAT et se réalise en collaboration avec l’INRGREF, avec des thématiques portant sur la gestion durable des forêts, la valorisation des PFNL, l’agroforesterie et les systèmes sylvopastoraux, le changement climatique et les forêts, la sylviculture et la régénération forestière, et la conservation des sols et la lutte contre la désertification.

Conclusion

Le secteur forestier tunisien est passé par trois périodes depuis le XVIIIsiècle : la première s’est terminée en 1881, la seconde, celle du protectorat français, a duré 75 ans, alors que la troisième se poursuit depuis l’indépendance du pays en 1956.

La première est la période beylicale, celle des Husseinites qui régnaient depuis 1705. Bien que les forêts fussent un bien du Bey, elles étaient négligées si bien que tout un chacun pouvait se servir à sa guise. Seul Ahmed Bey, qui régna de 1837 à 1855 et voulait moderniser le pays, s’en préoccupa mais sans grand résultat. Jean Ganiage (1959), parlant de la situation des forêts tunisiennes de l’époque disait : « Les forêts du nord-ouest étaient dévastées par une exploitation inconsidérée, par les ravages des troupeaux et les incendies ».

C’est cette situation que rencontrèrent le Résident général, représentant de la France en Tunisie, et les forestiers de Nancy lorsqu’ils prirent contact pour la première fois en 1883 avec les forêts de Kroumirie et des Mogods. Le rapport de l’inspecteur adjoint des forêts Henri Lefebvre du 8 janvier 1883, qu’il adressa à l’Inspecteur général des forêts à Paris, et celui du 24 janvier 1883 que ce dernier transmit à son ministre, montrent que l’état des lieux est vite fait, et que les produits à tirer, qu’ils soient bois, liège ou écorce à tan, n’attendent qu’à être prélevés de façon pérenne. La création des différentes inspections forestières, les moyens mis à leur disposition et l’aménagement des forêts permirent de gérer rationnellement l’ensemble des espaces boisés après les avoir délimités et avoir donné un titre foncier à un grand nombre d’entre eux, les classant dans le domaine privé de l’État et les défendant contre l’érosion. À cela s’ajoutèrent les reboisements qui ont fixé les dunes maritimes tout en les ornant de belles plantations de pin pignon (Khaldi, 2009) et d’eucalyptus, ou qui ont protégé les terres affectées par une érosion hydrique qu’il fallait vaincre. Ce chemin tracé et balisé par une équipe de Nancéiens 75 années durant a été la voie tracée pour ceux qui devaient prendre la relève avec l’indépendance du pays acquise en 1956.

Les jeunes ingénieurs tunisiens formés à Nancy à partir de 1957, aussi bien à l’École nationale des eaux et forêts qu’ensuite à l’École nationale du génie rural, des eaux et des forêts, ont bien suivi cette voie. Ils ont de plus fait évoluer leur administration forestière en importance et en grade : de simple Service des forêts, elle est devenue Direction générale, augmentant son budget de fonctionnement et d’exécution. Ce faisant, ils ont permis d’accroître au fil du temps la priorité accordée au secteur forestier par les autorités. Et, à l’instar de leurs prédécesseurs, ils ont su intégrer activités forestières et pastorales dans une stratégie de développement durable que confortent une solide recherche, un enseignement de qualité et une amélioration des conditions de vie des usagers de la forêt (El Hamrouni, 1994).

Annexe 1 : Liste des Tunisiens diplômés de Nancy (jusqu’en 1991)

(Par ordre chronologique des promotions de l’ENEF et l’ENGREF)

NOM, Prénom

Années

Observations

1

BOUKAFTA Taoufik

1957-59

131ème promotion ENEF

2

HAFSIA Hamda

3

HAMZA Hachemi, Mohamed

4

BEN KHEDER Mohamed

1958-60

132ème promotion ENEF

5

DAGHFOUS Mohamed Nabeul

6

ERRAIS Loufti

1960-62

134ème promotion ENEF

7

(BEN AÏSSA) SAADALLAH Ahmed

1961-63

135ème promotion ENEF

8

BEN DJENANA Mohamed

1962-64

136ème promotion ENEF

9

LADAB Abderrazak

1963-65

137ème promotion ENEF

10

BEN SALHA Mohamed

1964-66

138ème promotion ENEF

(dernière promotion ENEF et promotion mixte avec ENGREF)

11

CHOUAIB Taïeb

12

(JEMLAOUI) JALAL Taïeb

13

DAHMAN Mohame

1966-68

2ème promotion ENGREF

14

DJAZIRI Abdelhafid

15

EL HAMROUNI Abdelmajid

16

KAMOUN Anouar

17

BEN SLIMANE Hachmi

1967-69

3ème promotion ENGREF

18

FERDJANI Mohamed, Habib

19

BEN RHOMDANE Amer

1968-70

4ème promotion ENGREF

20

BEN SAÏD El Habib

21

BOUATTOUR Abdessalam

22

GARRAB Younès

23

EL ATTAFI Mustapha

1969-71

5ème promotion ENGREF

24

MILADI Mohamed

25

SAMOUD Mahmoud

26

BEL HAIZA Jabeur

1970-72

6ème promotion ENGREF

27

EL FERCHICHI M’Barak

28

FEKIH-SALEM Ridha

29

NASRI Youssef

30

SNANE Mohamed-Habib

1971-73

7ème promotion ENGREF

31

CHAKROUN Mohamed Larbi

1972-74

8ème promotion ENGREF

32

CHANDOUL Hedi

33

SELMI Mohamed

1975-77

11ème promotion ENGREF

34

MOKTAR Ameur

1983-85

19ème promotion ENGREF

35

(BACHOUA) KHALDI Abdelhamid

1984-86

20ème promotion ENGREF

36

DALI-HASSEN Hamed

1988-90

24ème promotion ENGREF

37

GADER Ghazi

38

KARRA Chedli

1989-91

25ème promotion ENGREF

Notes

  • 1. Le terme parcours est défini par le Code forestier comme étant des « terrains non cultivés, couverts d’une végétation spontanée ou introduite, herbacée ou ligneuse servant de nourriture pour le bétail ».
  • 2. « N.1936 » signifie : diplômé de l’École forestière de Nancy en 1936 (année de sortie de l’École).
  • 3. La Dorsale tunisienne, continuation à l’est de l’Atlas saharien d’Algérie est constituée d’alignements montagneux orientés Sud-ouest/Nord-est, prenant la Tunisie en écharpe jusqu’au Cap Bon au Nord-est.
  • 4. Cette définition implique directement, en plus des forêts, les nappes d’alfa (Stipa tenacissima) soumises au régime forestier.
  • 5. Cf. Rapport de Lefebvre du 8 janvier 1883 relatif à la Kroumirie centrale et orientale adressé à l’Inspecteur Général des forêts ; celui du 20 juin 1883 concernant la Kroumirie occidentale adressé au Ministre ; et celui du 24 janvier 1883 de l’inspecteur général des forêts Clément de Grandprey adressé au ministre.
  • 6. Le projet fut réalisé, reliant Tabarka à Tunis. Les trains traversent l’oued de Béja par un pont, connu sous le nom de « pont cinquième de Béja », d’une hauteur de 38 m et d’une longueur de 350 m, construit de 1912 à 1915 en pierres de taille. Ce chef-d’œuvre a été classé en 1977 au Patrimoine mondial par l’Unesco.
  • 7. Autre information concernant Lefebvre : dans un article intitulé « L’Algérie forestière et pastorale, reboisements et gazonnements » paru en 1908 dans la Revue des Eaux et Forêts, il est question du « procédé de M. Lefebvre » de semis par potets de chênes-lièges.
  • 8. Sans aucun soutien des autorités du protectorat, il eut l’énergie et la patience de sauver la forêt-steppe de Bou Hédma-Bled Talh, tout en se souciant des intérêts de ses usagers. Son rêve et son désir de vouloir en faire le premier parc national en Tunisie, voire en Afrique du Nord, n’ont été réalisés hélas qu’après sa mort.
  • 9. Il continua à venir de France chaque année jusqu’en 1964 pour donner son cours de sciences forestières et de DRS aux étudiants de 3e année de l’École nationale supérieure d’agriculture de Tunis (ENSAT) et les accompagner dans leur semaine de visite forestière au nord et au centre de la Tunisie.
  • 10. Régulation du climat par séquestration du carbone, atténuation des températures extrêmes, pompe biotique... ; protection des sols contre l’érosion hydrique et éolienne ; régulation du cycle de l’eau, infiltration des eaux de pluie, alimentation des nappes phréatiques et purification de l’eau ; conservation de la biodiversité, maintien des chaînes trophiques, équilibre faune-flore.
  • 11. Cycle des nutriments (recyclage de la matière organique) ; formation des sols forestiers ; habitats pour la faune et la flore, notamment des espèces endémiques ou menacées ; pollinisation par les insectes forestiers.
  • 12. Paysages naturels à forte valeur esthétique (parcs nationaux, zones montagneuses, etc.) ; loisirs (randonnées, écotourisme, cueillettes, chasse) ; patrimoine culturel : traditions locales liées à la forêt (cueillettes, savoirs ancestraux…) ; éducation environnementale, sensibilisation des jeunes et des visiteurs.
  • 13. Pour en savoir plus, cf. H. Daly Hassen (N.1990) et L. Croitoru, « Évaluation économique des biens et services des forêts tunisiennes », Forêt Méditerranéenne, 2013, XXXIV (4), pp.299-304
  • 14. FAO, 1958.
  • 15. FAO/PNUD FO : SF/TUN 11, Rapport technique N° 2, 1974.
  • 16. Annales de l’Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie, 1957.

Références

  • Ben Tiba, B., et Reille, M. (1983). Recherches pollenanalytiques dans les montagnes de la Kroumirie (Tunisie septentrionale) : premiers résultats. Ecologia mediterranea VIII (4), pp. 75-86.
  • Boudy, P. (1952). La forêt tunisienne, in Économie forestière nord-africaine. Tome IV, pp. 413-472.
  • El Hamrouni, A. (1994). Végétation forestière et préforestière de la Tunisie. Typologie et éléments pour la gestion. Revue des régions arides n°6/1994, pp. 3-299.
  • El Hamrouni, A. (2005). Forêts durables. Tunis : Observatoire tunisien de l’environnement et du développement durable. 47 p.
  • Ganiage, J. (1959). Les origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881). Paris : PUF. 776 p.
  • Khaldi, A. (2009). Étude de la croissance et des productions du pin pignon (Pinus pinea) en relation avec les facteurs écologiques, sylvicoles et génétiques en Tunisie. Thèse de doctorat de l’Institut National Agronomique de Tunisie (INAT), Tunis.
  • Khaldi, A., Khouja, M.L., et Akrimi, N. (2009). Résultats d’essais de comparaison de provenances du Pin pignon (Pinus pinea L.) en Tunisie septentrionale. Revue forestière française, 2009, 61 (2), pp. 107-116. DOI : https://dx.doi.org/10.4267/2042/28894
  • Lacourly, G. (1957). Rôle de la forêt dans la protection contre l’érosion. Terre de Tunisie, n°3. Tunis
  • Lacourly, G. (2001). L’œuvre des forestiers français en Tunisie. In : Association des Ingénieurs du Génie Rural, des Eaux et des Forêts. Des officiers royaux aux ingénieurs d’État dans la France rurale. 1219-1965. Histoire des corps des Eaux et forêts, Haras, Génie rural, Services agricoles, Paris : TEC&DOC. Pp. 186-187.
  • Lanly, J.P., et Khaldi, A. (2019). Vivre et travailler en forêt au Maghreb. Regards croisés. Paris : L’Harmattan. 465 p.
  • Ministère de la défense nationale, Ministère de l’agriculture, des ressources hydrauliques et de la pêche, Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. (2010). Résultats du deuxième inventaire forestier et pastoral national.
  • Ouaja, M. (2003). Étude sédimentologique et paléobotanique du Jurassique moyen-Crétacé inférieur dans le bassin de Tataouine (Sud-est de la Tunisie). Diplôme de doctorat, Université Claude Bernard -Lyon 1.

Auteurs


Abdelmajid El Hamrouni

magidhamrouni@gmail.com

Pays : Tunisia


Abdelhamid Khaldi et Jean-Paul Lanly


Abdehamid Khaldi

Pays : Tunisia


Jean-Paul Lanly

Affiliation : Président d’honneur, Association des Forestiers Tropicaux et d’Afrique du Nord (AFT).

Pays : France

Pièces jointes

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Citations