Résumé
Hans-Jürgen Otto développa à la fin du XXe siècle en Allemagne, une sylviculture basée sur la diversité des essences et l’adaptation aux stations permettant une certaine résilience de la forêt ; sylviculture imitée par certains en France et ailleurs en Europe. Elle est mise en cause par la rapidité et l’ampleur du changement climatique. S’appuyant sur les travaux de l’INRAE puis sur l’observation de la sapinière vosgienne et des hêtraies lorraines,
des forestiers français et allemands réunis sur le campus d’AgroParisTech réfléchissent : comment anticiper les bouleversements à venir et pérenniser une forêt productive en demeurant attachés à une sylviculture proche de la nature ?
Messages clés :
• Le soixantième Colloque forestier franco-allemand s’est réuni en Lorraine du 7 au 10 mai 2024, autour d’une question : comment assurer l’avenir de la forêt dans le dérèglement climatique en marche ?
• Des ateliers de terrain et des échanges impliquant des acteurs variés (forestiers, chercheurs) ont permis une réflexion collective, avec comme double objectif de pérenniser une forêt productive et une sylviculture proche de la nature.
• L’héritage de Hans-Jürgen Otto, étudié au prisme des évolutions en cours et à venir, reste pertinent mais doit être adapté en profondeur au changement rapide du climat.
Abstract
At the end of the 20th century in Germany and France, Hans-Jürgen Otto developed a type of forestry in which forest resilience is enabled by species diversity and adaptation to the seasons; however, this has been challenged by the speed and extent of climate change. At the 60th Forestry Franco-German Conference hosted by AgroParisTech, French and German foresters explored the question of how to anticipate future changes and ensure the
productivity of a forest in the long-term, while remaining committed to close-to-nature forestry; their discussions were based on studies carried out by the French National Research Institute for Agriculture, Food and Environment (INRAE), as well as studies on fir forests in the Vosges and beech forests in Lorraine.
Highlights:
• The 60th Franco-German Forestry Conference was held in Lorraine from 7 to 10 May 2024 explored the following question: how can we ensure the future of forests under the present climate changes?
• Foresters and researchers took part in field workshops and discussions in order to explore how to maintain the productivity of a forest in the long-term while remaining committed to close-to-nature forestry.
• Examined in the light of current and future changes, the legacy of Hans-Jürgen Otto is still relevant, but needs to be thoroughly adapted to the rapidly changing climate.
Introduction : les seniors se penchent sur la forêt et réfléchissent à son avenir
Au début des années soixante, un étudiant de Göttingen, Hans-Jürgen Otto (1935-2017), à l’issue de son année d’étude à l’École nationale des Eaux et Forêts à Nancy, prenait, avec des camarades français, l’initiative d’organiser chaque année un Colloque de forestiers français et allemands, alternativement de part et d’autre du Rhin. Ces journées, à la fois professionnelles et conviviales, accueillies ou soutenues par les services forestiers, les universités ou les organismes techniques et de recherche, ont enrichi le dialogue forestier entre les deux grandes nations européennes qui ont le plus développé la sylviculture dans et à l’extérieur de leurs frontières, et ont promu les sciences et l’enseignement forestiers dès le début du XIXe siècle.
Pour sa soixantième édition, le Colloque est revenu sur le lieu de son origine, l’École forestière devenue le Campus forestier d’AgroParisTech, pour observer, conjointement avec des chercheurs et des gestionnaires, l’évolution des forêts en Lorraine, et analyser les pistes d’action qui se dessinent pour les futurs sylviculteurs confrontés aux redoutables défis du dérèglement climatique.
La vingtaine de forestiers français et allemands, tous seniors, a commencé par une visite au centre de recherche Grand Est de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture et l’environnement) à Champenoux (Meurthe-et-Moselle) puis s’est rendue dans des sapinières et hêtraies en Lorraine avant d’échanger avec d’autres, de tous âges, au cours d’un séminaire de clôture.
À l’INRAE : enjeux globaux du changement climatique sur la préservation des sols forestiers et sur les fonctions de la forêt
Mériem Fournier, ancienne présidente du centre de recherche et actuelle directrice de l'UMR SILVA (Université de Lorraine, AgroParisTech, INRAE) a indiqué les axes de recherche principaux de l’unité : 1/ adaptation des écosystèmes et des sols forestiers, agricoles et urbains aux changements globaux et 2/ gestion durable de ces territoires.
Enjeux globaux du changement climatique sur les forêts par Émilie Joetzjer, UMR SILVA
Émilie Joetzjer a appuyé sa présentation sur un diaporama
Le réchauffement global observé est la conséquence des activités anthropiques : concentration de l’atmosphère en CO2 la plus élevée depuis au moins 2 millions d’années, montée du niveau des mers la plus rapide depuis au moins 3 000 ans, surface de la banquise arctique, la plus réduite depuis au moins 1 000 ans, recul des glaciers, sans précédent depuis au moins 2 000 ans.
L'augmentation des émissions anthropiques de gaz, essentiellement le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et le protoxyde d'azote (N2O), conduit, par l'effet de serre, au réchauffement climatique, lequel perturbe l'équilibre entre énergies entrante et émergente de la planète. Davantage d'énergie a été reçue depuis 1970 que d'énergie écoulée ce qui conduit à un excédent absorbé par l'océan (91 %), la terre, la glace et l'atmosphère et donc au réchauffement de la Terre.
En Amazonie, il a été relevé de 1985 à 2010 une diminution du puits de carbone, une légère augmentation de la photosynthèse et une augmentation forte de la mortalité. Depuis 1970, de forts dépérissements forestiers sont enregistrés dans le monde en raison de la sécheresse et des vagues de chaleur. En 2022 les températures extrêmes ont réduit le stockage de carbone dans les forêts européennes.
Impacts de la gestion sur le carbone des sols forestiers dans le cadre des changements globaux par Laurent Saint-André
Laurent Saint-André (directeur de recherche, laboratoire de Biogéochimie des écosystèmes forestiers) présenta, en s’appuyant lui aussi sur un diaporama
Le stock moyen de carbone sous la forêt est de 81 tonnes/ha (plus 10t/ha de litière) avec une grande dispersion statistique entre 7 et 230 t/ha. Ces stocks de carbone des forêts ne sont pas égaux en vulnérabilité face aux changements globaux (feu, tempête, agressions biologiques, sécheresse, sylviculture), or c’est en forêt que les stocks dans les sols sont les plus importants. D’où le premier message : prendre soin du carbone du sol au même titre que de sa fertilité chimique, physique et biologique.
La datation au carbone 14 est utilisée pour déterminer l’âge du carbone dans les sols forestiers. La figure 1 montre que l’âge des dépôts de carbone augmente continuellement avec la profondeur du sol. À la surface du sol, peuvent être trouvés environ 55 % des isotopes de carbone de moins de 10 ans, et seulement 10 % de plus de 300 ans. À une profondeur de 50 cm, il n’y a plus que 10 % d’isotopes de carbone de moins de 10 ans, mais environ 55 % de plus de 300 ans.

Figure 1 : Âge moyen du carbone dans le sol selon la profondeur (source : diaporama de Laurent Saint-André et al., traduction en français par Revue forestière française).
Ainsi donc, le carbone des horizons de surface est plus jeune et moins stable que le carbone des horizons profonds : la gestion forestière peut donc impacter le carbone du sol.
La figure 2 montre que les coupes rases qui laissent les menus bois au sol affectent en moyenne modérément le carbone du sol si l’opération est faite sans perturbation du sol. Plus la perturbation est forte, plus l’impact sera fort. Par ailleurs, le risque de pertes est d’autant plus grand que le stock initial est important.

Figure 2 : Exemple de perte de carbone lors d'une coupe à blanc sans/avec travail du sol (source : diaporama de Laurent Saint-André et al.)
Les récoltes intensives (arbre entier) impactent négativement le carbone du sol. Ils peuvent entraîner une perte de carbone de plus de 35 % de la partie supérieure (couche d'humus) ; en moyenne 11 % de carbone sont perdus lors de l'utilisation de l'arbre entier. L’effet est d’autant plus fort que le climat est chaud et humide.
Ces études sur le stockage du carbone dans les sols forestiers conduisent à des constats et des préconisations pour favoriser tant ce stockage qu’une gestion durable dans le contexte de changement climatique :
- L’identité des essences joue un rôle important dans la séquestration du carbone dans le sol. En moyenne, les conifères en stockent davantage que les feuillus (figure 3).

Figure 3 : Influence des espèces d'arbres sur le stockage de carbone. A : feuillus, B : conifères (source : diaporama de Laurent Saint-André et al., traduction en français par Revue forestière française).
- Certains feuillus à mycorhizes arbusculaires (par exemple érables, frênes) produisent un carbone plus stable dans le sol. Les fixateurs d’azote tendent à en stoker davantage que les non-fixateurs.
- L’identité des essences est généralement un facteur plus important que leur diversité. La diversité fonctionnelle (conifères, fixateurs d’azote…) pourrait mieux expliquer les tendances observées que la diversité spécifique.
- Dans le boisement de sols cultivés ou dégradés (à stocks carbone du sol faibles), introduire des essences à croissance rapide, adaptée au changement climatique avec une durée de rotation supérieure à 50 ans pour maintenir la fertilité des sols.
- Dans les forêts avec stocks de carbone du sol moyens, pas de récoltes d’arbres entiers, introduire des essences fixatrices d’azote, réduire les perturbations des sols lors des éclaircies et du renouvellement des peuplements.
- Dans les forêts avec stocks de carbone du sol importants, garder un couvert forestier continu, ne pas perturber le sol.
Le dépérissement du sapin, constat et pistes d’action : illustration en forêt communale de Remiremont
Les participants du colloque ont visité, sous la conduite d’Hélodie Benoît (cheffe de l’Unité territoriale de l’Office national des forêts – ONF), la forêt communale de Remiremont, massif de 1 200 ha formant un arc de cercle autour de la cité au sud du massif vosgien. Installée sur des granites ou des grès (vosgien ou conglomérat) entre 400 et 800 m, elle reçoit plus de 1 500 mm de précipitation par an ; elle est donc située dans des conditions idéales pour le sapin pectiné (Abies alba), l’accroissement annuel de la forêt étant estimé, dans l’aménagement en cours, à 6,9 m3/ha.
Malheureusement, le changement climatique, et en particulier le couple « sécheresse-canicule » depuis la fin des années 2010, rendent les conditions physiques moins favorables au sapin, et l’on assiste à d’importants dépérissements, notamment parmi les plus âgés (photo 1). Cette situation, à laquelle s’ajoutent les ravages des scolytes sur l’épicéa, oblige l’Office national des forêts à donner la priorité aux coupes sanitaires.

Photo 1 : En forêt communale de Remiremont, canton du Sapenois (photo : Dominique Danguy des Déserts, juin 2023).
La figure 4, présentant les écarts de température moyenne et de déficit annuels d’évapotranspiration de 1961 à 2019, met en évidence le lien entre température et évapotranspiration.

Figure 4 : Écarts de températures moyennes et de déficit annuels d’évapotranspiration de 1961 à 2019 (source : Héloïse Benoît, ONF).
Il s’ensuit une chute de l’accroissement, illustrée par la figure 5 :

Figure 5 : Évolution de la croissance radiale du hêtre, de l'épicéa et du sapin dans le massif vosgien (source : Héloïse Benoît, ONF, d’après IGN – Inventaire forestier national français, outil de visualisation des anomalies de croissance dans les forêts françaises : https://inventif.ign.fr/croissance/).
Que faire devant cette situation, qui risque de s’aggraver puisqu’on ne peut espérer un arrêt du réchauffement climatique ? Après avoir donné la priorité à la récolte des bois morts ou dépérissants, l’ONF explore différentes pistes : raccourcir l’âge d’exploitabilité, mener des peuplements moins denses, rechercher des provenances de sapin méridionales (mais il est difficile d’obtenir des graines), essayer des essences plus thermophiles (pins, cèdres…) et cela sous la pression des cervidés !
Quel avenir pour la hêtraie menacée ? Constats et orientations en forêt privée et en forêt domaniale
En forêt privée sur sol argilo-limoneux
Après la problématique du sapin dépérissant en forêt communale, les participants du Colloque ont visité la forêt privée de Chèvremont, sur les argiles du Plateau lorrain près de Lunéville (Meurthe-et-Moselle), sous la conduite d’Aurélien Haas, expert forestier (photo 2).

Photo 2 : En forêt de Chèvremont, le professeur Burkhard Müller-Using, au centre, commente la situation. De profil, à droite, Aurélien Haas, expert forestier (photo : Dominique Danguy des Déserts).
C’est un massif de 365 ha converti progressivement au milieu du XXe siècle et constitué très majoritairement d’une futaie irrégulière de hêtre (53 %), charme (21 %), chêne (20 %). Le sol argileux ou argilo-calcaire, souvent recouvert de limons, la pluviométrie (900 à 1000 mm/an) et la température moyenne (9,9°C) sur la période 1981-2010 créaient des conditions favorables au hêtre.
Malheureusement, les séries de canicules-sécheresses des récents étés ont entraîné le dépérissement du hêtre et les perspectives d’évolution du climat ne devraient qu’aggraver cette situation. Ce constat conduit le gestionnaire de la forêt, avec le soutien de la famille propriétaire, à miser résolument sur le chêne sessile (Quercus petraea), qui devrait mieux supporter les conditions climatiques à venir.
Cependant, cette sylviculture est difficile à mettre en œuvre ; en effet la dynamique de régénération et de croissance juvénile du hêtre tend à éliminer le chêne. On le constate dans les régénérations, mais aussi dans la structure de la futaie irrégulière où le chêne domine dans les gros bois et le hêtre dans les bois moyens et les petits bois.
Il faut donc réduire le volume sur pied pour faciliter l’arrivée de la lumière et intervenir vigoureusement dans la régénération au profit du chêne ; il faut en outre procéder à des plantations par placeau notamment dans les pessières ou les frênaies à convertir, éventuellement après travail du sol au moyen d’une petite pelle mécanique intervenant depuis un layon où la végétation a été broyée, car le sol est fragile !
Cela nécessite des moyens, des interventions au bon moment et, surtout, des ouvriers formés à des travaux sylvicoles fins. Œuvre de longue haleine !
En forêt domaniale sur plateau calcaire
C’est ensuite sous la conduite de Jérôme Burban, directeur de l’Agence de l’ONF à Nancy, que les participants ont constaté le dépérissement du hêtre dans la forêt domaniale de Haye, sur le plateau qui domine Nancy.
Cette forêt de 6 300 ha subit un triple stress :
- Le dérèglement climatique qui fait dépérir le hêtre par la cime ;
- Les cervidés qui n’ont jamais été aussi nombreux ;
- Et la pression sociale avec : la fréquentation des Nancéiens, l’intervention des élus locaux, la vigilance des associations, chacun ayant son point de vue et ses exigences.
Cela conduit l’ONF à des interventions sanitaires (on coupe des arbres qui vont inéluctablement dépérir), à protéger les plantations, à tenter de comprendre les demandes des différents usagers, à expliquer ce qui se passe, ce qu’il est possible de faire et ce qui ne l’est pas… et tout cela sous contrainte financière ; les arbres sont en souffrance et les forestiers aussi !
Ils sont d’autant plus désemparés que tout indique que le dérèglement climatique devrait s’aggraver : un scenario à + 4°C en 2070 (cf. CLIMESSENCE proposé par le Réseau mixte technologique AFORCE

Figure 6 : Exemples de classement de houppier de hêtre selon DEPERIS. MB = mortalité de branche, MR = manque de ramification, DF = déficit foliaire.
La foresterie en France et en Allemagne, de l’héritage de Hans-Jürgen Otto aux défis du changement climatique. Séminaire de clôture
Le soixantième Colloque forestier franco-allemand s’est achevé par un séminaire, élargi aux forestiers en activité et en formation, qui s’est tenu sur le Campus forestier d’AgroParisTech à Nancy le vendredi 10 mai 2024, sur le lieu même où Hans-Jürgen Otto (photo 3) avait étudié en 1959-1960 puis était revenu en qualité de professeur associé en 1996-1997.

Photo 3 : Hans-Jürgen Otto, 1935 – 2017 (source : documentation AgroParisTech).
Accueil par Myriam Legay
Dans son allocution d’accueil, Myriam Legay, directrice du Campus et directrice adjointe du Labex (laboratoire d’excellence) ARBRE a rappelé l’origine de l’enseignement supérieur forestier en France, enseignement qui est à Nancy depuis deux siècles selon la volonté de son premier directeur, Bernard Lorentz, Alsacien qui s’était lui-même formé à Tharandt, en Saxe, soulignant ainsi la fécondité du couple franco-allemand dès l’origine de l’enseignement forestier
Évocation de Hans-Jürgen Otto par deux contemporains, Dominique Guibert et Burkhard Müller-Using
Le témoignage de Dominique Guibert, ingénieur général honoraire du Génie Rural des Eaux et des Forêts, camarade de Hans-Jürgen Otto dans ce qui était l’École Nationale des Eaux et Forêts, empêché par la maladie, a été lu par François Bergeot. Dominique Guibert a rappelé l’enfance difficile de Hans-Jürgen, né en 1935 en Silésie (à Swidnica, aujourd’hui en Pologne), orphelin de père, aîné d’une famille réfugiée en Basse-Saxe. Ces dures conditions contribuèrent à son caractère profondément pacifiste ; amoureux de la France il vint étudier à Nancy avec un peu d’appréhension sur l’accueil qui lui serait réservé quinze ans après la fin de la guerre, mais les liens forts qu’il noua sont à l’origine du Colloque forestier franco-allemand, rencontre annuelle sans formalisme, à la fois professionnelle, culturelle et conviviale, chargée d’un noble sens politique. Au-delà de ce colloque, son rôle dans l’évolution de la sylviculture en Allemagne puis en Europe lui valut d’être élu membre correspondant de l’Académie d’agriculture de France (Section forêts).
Ce fut ensuite Burkhard Müller-Using, professeur honoraire à l’Université de Conception (Chili) qui évoqua comment, alors qu’il était étudiant à l’Université de Göttingen, en 1962, le témoignage de Hans-Jürgen, fraîchement rentré de Nancy, l’incita à suivre le même parcours ; il fut alors incorporé à la 138e promotion, la dernière puisque le ministre de l’Agriculture de l’époque, Edgard Pisani, avait décidé de fusionner l’École Nationale des Eaux et Forêts avec celle du Génie Rural. Cette réforme, durement vécue, ne ternit pas l’ambiance de la promotion et la richesse de l’expérience acquise au cours des visites à travers la France. Le professeur Müller-Using rappela à ce propos la visite en forêt de Bercé, où l’ONF exposa l’aménagement de la chênaie avec des perspectives sur deux cents ans, confiant sur un futur assuré de paix et de stabilité économique, le tout dans des conditions climatiques et sanitaires constantes !
La sylviculture en Allemagne et l’héritage de Hans-Jürgen Otto (1964-2000), par Jürgen Huss
Jürgen Huss, chercheur émérite à l’Institut de Sylviculture de l’Université de Fribourg, commença par rappeler l’amitié qui le liait à Hans-Jürgen Otto laquelle remontait au milieu des années cinquante, lorsqu’ils effectuaient un stage dans l’administration forestière de Basse-Saxe où ils partageaient une froide mansarde, amitié qui se poursuivit au long de leur carrière. Avec émotion, Jürgen Huss évoqua leur dernière rencontre, en Hongrie, la veille de l’accident qui mit fin à l’activité de Hans-Jürgen Otto. C’était en 2004.
Jürgen Huss présenta ensuite les grandes étapes de l’évolution de la foresterie allemande depuis les années cinquante.
La première fut la reconstitution en épicéa et en pin sylvestre des forêts ravagées par la guerre et les besoins de l’après-guerre, essences relativement faciles à planter et fournissant rapidement du bois d’œuvre ; les plantations de douglas dans les hêtraies suivirent ; les considérations économiques s’imposaient. Mais intervint, à la fin des années soixante, la première pause dans le « miracle économique allemand » entraînant une perte brutale de la rentabilité de ces boisements. Le premier remède fut de faire des économies : « le crayon rouge s’appliquait partout » : suppression de postes de forestiers, des pépinières, réduction des soins sylvicoles… ; le renouvellement des peuplements fut mécanisé sur de vastes chantiers, sans considération pour la fragilité des sols ou la diversité des stations : « plus c’était grand, mieux c’était ! ». C’est aussi à cette époque que les forêts furent équipées pour une population qui s’urbanisait et aussi que le souci de conservation de la nature s’est invité dans les consciences.
Se développèrent alors des résistances aux monocultures de résineux et émergea, notamment chez les propriétaires soucieux de maintenir des forêts mélangées, le concept de « forêt proche de la nature » que Hans-Jürgen Otto formalisa dans le programme LÖWE (Otto, 1997
La seconde crise fut le dépérissement des forêts (Waldsterben) dans les années quatre-vingt : les forêts dépérissaient sans que les causes en soient claires, et les émissions de SO2 ne furent que l’une de celles invoquées. Le monde scientifique saisit cette occasion pour mener des travaux pluridisciplinaires. Nombreux alors furent les botanistes, chimistes, zoologistes, pédologues, physiciens, analystes des écosystèmes… qui s’intéressèrent à la forêt et se connectèrent à l’international dans ce domaine. L’écologie des forêts reçu un élan remarquable. Il était nécessaire de ne pas s’arrêter aux frontières de l’Europe centrale ; au contraire, les informations sur les processus en forêts tropicale et boréale aidèrent à mieux comprendre nos forêts. Hans-Jürgen Otto, parfaitement intégré dans ce foisonnement scientifique international comme dans l’enseignement à Göttingen et à Tharandt, synthétisa ces travaux dans le premier livre en langue allemande sur l’écologie forestière Waldökologie (Otto, 1994). Dans ce livre, Hans-Jürgen établit des normes. Il souhaitait le réviser car de nouvelles publications internationales devaient être prises en compte, mais la maladie ne lui en n’a pas laissé la possibilité.
Enfin, intervint la troisième remise en cause de la sylviculture : le changement climatique, la plus grave menace sur les forêts ; les années sèches 2018-2022 ont déjà montré que nous devons nous attendre plus souvent à l’avenir à des moments extrêmes. L’Allemagne perd son arbre à pain, l’épicéa ; le hêtre souffre également massivement ; la stabilité des sols et des stations est remise en question… Quelles essences pourront résister aux périodes plus longues de sécheresse ? Comment nos forêts devraient-elles être constituées ?
Changement climatique : impacts sur la foresterie, par Axel Heiss
Axel Heiss, chef de l’Office de l’alimentation, de l’agriculture et des forêts de Krumbach en Bavière, rappela d’abord qu’il est prévu de transformer 3 millions d’ha d’épicéa et de pin sylvestre en trente ans en Allemagne, ces essences étant victimes des sécheresses, chaleur et parasites du fait du changement climatique. En Bavière, l’épicéa couvre 45 % de la surface forestière et le pin sylvestre 19 %, or les projections climatiques, avec des étés plus chauds et plus secs, des temps instables, des tempêtes plus fréquentes et plus fortes, montrent que ces essences sont fort menacées. Par contre les conditions devraient demeurer majoritairement favorables au hêtre (12 % de la surface forestière actuelle) et plus encore au chêne (6 %).
L’Office a pour objectif de favoriser les peuplements mélangés, respectant la biodiversité, inéquiens afin de répartir les risques, en privilégiant les essences locales en fonction de leur tolérance aux élévations de température. Selon la station :
- Enrichir la forêt en essences autochtones : frêne, pin noir, mélèze d’Europe, sapin pectiné, érable sycomore… ;
- Compléter en essences autochtones rares : orme, peuplier blanc ou noir, châtaignier, alisier torminal, charme, sorbier des oiseleurs, tilleul à grandes ou à petites feuilles, noyer, fruitiers sauvages ;
- Procéder à des essais en vue d’introduire sur des stations supposées favorables des essences allochtones en cas d’échec des essences locales : robinier, mélèze du Japon ou hybride, peuplier baumier, cèdre de l’Atlas ou du Liban, sapin de Turquie ou de Céphalonie, platane d’Orient, tilleul argenté, chêne de Hongrie ou chevelu… tout cela si l’on obtient des graines. Pour ces introductions, les essences sont classées selon des critères définis en quatre catégories (de la plus à la moins favorable) ; les essences classées en catégorie 2 ou en 3 pouvant être introduites moyennant un suivi scientifique.
Discussion
Le débat qui a suivi, dont le modérateur était Erwin Dreyer, directeur de recherche honoraire, écophysiologiste, ancien président du Centre Grand Est – Nancy de l’INRAE, fit ressortir quelques constats et recommandations :
- L’augmentation de la croissance ligneuse en réponse à l’augmentation du CO2 atmosphérique tend à se réduire.
- On peut s’adapter à des changements graduels mais que faire face aux évènements extrêmes qui sont déterminants (couple chaleur-sécheresse en accroissement depuis 2003) ? Il faut augmenter la vitesse de transformation des peuplements et la diversité des essences (malgré les densités de cervidés !), travailler sur la sélection génétique, réserver des porte-graines… La conversion nécessite des moyens considérables, qui ne sont pas que financiers (former, recruter des hommes et des femmes compétents).
- Quel est l’acceptabilité par le corps social des changements à venir ? Il faut expliquer, dialoguer ; l’exemple du douglas, désormais mieux admis, montre que l’opinion peut évoluer.
- Porter attention à la réduction du nombre des essences à même de s’adapter aux conditions climatiques actuelles et à venir tout en produisant du bois d’œuvre (voir l’étude de l’Université de Vienne publiée dans la revue Ecology & Evolution citée par Le Monde du 2 mai 2024).
- Faire des essais avant les introductions d’essences plus thermophiles ; mais on risque d’être « pris de vitesse » par la rapidité du changement climatique et d’atteindre les limites de l’adaptabilité des forêts.
Quelles orientations prendre ? Le point de vue d’un étudiant d’AgroParisTech, Benjamin Bouchon (3e année)
Les filières forêt-bois françaises et allemandes ont des différences profondes : avec 17,3 Mha, en majorité feuillue et privée, la forêt française induit une récolte commercialisée de 50 Mm3 et 400 000 emplois dans la filière ; alors qu’avec 11,4 Mha, en majorité résineuse et publique, la forêt allemande induit une récolte de 85 Mm3 et 800 000 emplois. Les forêts ont un double rôle dans l’atténuation du changement climatique : la fixation du carbone et la production d’un matériau renouvelable facteur d’économie d’énergie. Or le réchauffement climatique peut être résumé en une « migration imposée » des essences forestières vers le Nord de 7 kilomètres par an ; nous sommes donc condamnés à une course de vitesse qui nous oblige à déployer une approche écosystémique : « le peuplement que j’installe sera-t-il valable dans cent ans ? » Nous n’avons pas la réponse et pourtant il faut tenter, le propre du forestier est de penser à long terme.
Benjamin Bouchon lista quelques points de vigilance et pistes d’action :
- Expérimenter des essences exotiques et les suivre dans le temps, éviter les peuplements monospécifiques, préserver la diversité génétique et le mélange des essences, maintenir un couvert continu ;
- Disposer d’une main d’œuvre formée, or il y a un fort problème de recrutement, notamment dans les Entreprises de travaux forestiers (ETF) ;
- Renforcer le dialogue avec la société, qui ne mesure pas les contraintes qui pèsent sur les forestiers ;
- Les outils industriels de la filière forêt-bois sont-ils adaptés ? Le marché doit apprendre à valoriser des bois de moindre qualité (dépérissants, de petite dimension, hétérogènes…) ; un conflit d’usage apparaît avec le bois énergie ;
- Attention : dans les crises, on a tendance à agir chacun pour soi (voir les exemples en France et en Allemagne) ; il faut développer la solidarité franco-allemande et européenne ;
- La double tutelle sur la forêt (agriculture/environnement) traduit nos demandes contradictoires entre usages et sacralisation de la forêt.
Devant ces constats, Benjamin Bouchon en appela à l’expérimentation, à la prise de risque, au dialogue entre chercheurs, forestiers, industriels et société. « On communique mais se comprend-on ? » dit-il, avant de conclure, citant Bachelard : « la forêt est un état d’âme » ; on n’est pas forestier pour soi !
Faire face aux aléas climatiques, par le docteur Thomas Böckmann et Myriam Legay
Thomas Böckmann, chef du Département Croissance forestière à Göttingen, rappela que la sylviculture prônée par Hans-Jürgen Otto est appliquée en Basse-Saxe depuis 1989 et que cela se traduit par des peuplements plus mélangés, plus riches en feuillus, avec conservation de vieux bois et augmentation des arbres morts, puis il souligna combien le contexte a changé depuis les années 2000 : demande sociale plus exigeante, besoins en énergie, souci de la biodiversité et de la protection de la nature, gibier surabondant, services écosystémiques, changement climatique… Les catastrophes naturelles imposent une récolte plus abondante mais de moindre qualité.
La souplesse de la sylviculture promue par Hans-Jürgen Otto, fondée notamment sur une approche anticipatrice, un haut niveau de connaissance et l’observation des stations forestières, lui permet de garder sa pertinence en s’adaptant aux diverses situations. Cependant, la rapidité et la radicalité de l’évolution du climat rend les régénérations naturelles insuffisantes ; ainsi, elles n’ont été acquises que dans moins de la moitié des cas prévus.
La mise en œuvre de cette méthode a permis de grands progrès dans le passage de forêts structurellement pauvres à des forêts structurellement riches, en s’appuyant sur ce qui existe, en intégrant les expériences acquises, les résultats de la recherche et les demandes sociales.
Cependant, le changement climatique, sur lequel il y a consensus (augmentation de la température, hivers plus humides, phénomènes extrêmes, étés plus secs induisant un déficit hydrique de l’ordre de 100 mm en période de végétation) induit une modification des bases de la croissance forestière. En de nombreux endroits, il risque d’étouffer la capacité d’adaptation des essences ; or les besoins en bois continuent de croître (stockage de CO2, crise énergétique, matériau de construction…). La lenteur de la production forestière et les incertitudes sur l’évolution du climat interdisent activisme et alarmisme ; il faut rendre plus résistants les peuplements forestiers en répartissant les risques. Il existe des essences plus adaptées que l’épicéa aux conditions à venir (douglas, chêne d’Amérique, certains sapins…) ; il faut pratiquer une sylviculture fine, faire des essais ; mais en aurons-nous le temps ?
En conclusion, Thomas Böckmann pense que, si le statu quo ne peut être la solution, il n’est pas pour autant nécessaire de changer de paradigme. Il faut en appeler non seulement aux propriétaires forestiers, mais à l’ensemble de la société ; en effet, la compensation par la forêt des émissions de CO2 n’est que de l’ordre de 15 %. Il faut donc avant tout réduire ces émissions et prendre enfin en compte les services écosystémiques rendus gratuitement par la forêt.
Myriam Legay reprit ensuite les éléments d’analyse sur l’évolution du climat et ses conséquences, en insistant sur des données plus spécifiques à la France : le couple sécheresse-canicule et le risque d’incendie. La vigueur des arbres s’en trouve altérée ce qui, lié aux transports accidentels de pathogènes, favorise maladies et insectes émergents (figure 7).

Figure 7 : Illustration des interactions perturbant les écosystèmes forestiers et de leurs conséquences (source : AgroParisTech – centre de Nancy).
Comment pallier ces tendances ?
- En contrôlant l’aléa « sécheresse dans le sol » : réduire la densité des peuplements par des éclaircies qui diminuent la surface foliaire et réduisent l’évapotranspiration, mais il y a une limite et les éclaircies ne doivent pas être brutales.
- En utilisant des espèces ou des provenances adaptées à un climat plus sec, les limites venant du manque de connaissances de l’autécologie
7 de ces essences ou provenances, du manque de temps pour expérimenter et des risques liés à toute introduction : risques autoécologiques, biotiques (cervidés) et sociaux. - En augmentant la complexité des peuplements : la compétition interspécifique est supérieure à la compétition intraspécifique, il peut y avoir des synergies, de meilleures barrières contre les pathogènes, la compensation par une espèce en cas d’échec d’une autre, mais il y a, là aussi, des limites, notamment la concurrence sur l’eau
Il est donc suggéré d’aller vers des « forêts mosaïques », de poursuivre la recherche (modélisation, expériences…) de développer des « futaies irrégulières école » mais aussi de renoncer à investir dans les zones les plus contraignantes et d’obtenir des financements liés à la compensation écologique et aux services écosystémiques
Discussion finale animée par Erwin Dreyer
Le débat final du séminaire, bref mais fort, peut se condenser en deux affirmations qui font consensus :
- Nous sommes condamnés à agir dans un climat changeant rapidement, devenant plus chaud et plus violent : dans ce contexte, l'obligation pour les forestiers d’orienter les peuplements dans le temps long rend plus redoutable encore leur responsabilité.
- Nous risquons d’atteindre les limites d’adaptation biologique des arbres ; la solution n’est pas dans la forêt ou chez les forestiers, elle est dans la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre.
Remerciements
Les organisateurs du colloque remercient AgroParisTech pour son accueil, les organismes de recherche et de gestion, les chercheurs, les forestiers de terrain qui, par les visites, les documents et les présentations ont permis d’avoir une vision globale, fondée et prospective de la situation des forêts et des mesures à prendre ; un remerciement particulier à Christa Otto qui vint de Basse-Saxe pour participer à l’évocation de l’œuvre de son mari.
Notes
- 1. Changement climatique anthropique & forêts par Émilie Joetzjer, INRAE, avec le concours de : Météo France (Centre national de recherche météorologique), Laboratoire en sciences du climat et de l’environnement, (LSCE), Montana State University, Laboratoire d’excellence Centre d’étude de la biodiversité amazonienne (CEBA), World Agroforestry Centre.
- 2. Impact de la gestion sur le carbone des sols forestiers dans le cadre des changements globaux. Tour d’horizon en 10 messages. Laurent Augusto, Laurent Saint-André, David Achat, Delphine Derrien, Lauric Cécillon, Bernhard Zeller, Arnaud Legout, Grégory Van der Hejden, Denis Lousteau. INRAE, ISPA (Interaction sol plante atmosphère), BEF (Biogéochimie des écosystèmes forestiers).
- 3. Lancé en 2009, AFORCE (Adaptation des forêts au changement climatique) est un Réseau mixte technologique (RMT), coordonné par le Centre national de la propriété forestière (CNPF), dont la mission est d'agir pour adapter les forêts au changement climatique. Un sujet essentiel au sein de l’ONF.
- 4. Cf : https://agriculture.gouv.fr/la-methode-deperis-comment-qualifier-et-mesurer-letat-de-sante-dune-foret-et-son-evolution
- 5. Cf. dans ce numéro l’article de François Le Tacon (2026).
- 6. Présentation par son auteur du programme LOEWE (lion en allemand) acronyme de Langfristige Ökologische Wald-Entwicklung (évolution écologique à long terme de la forêt). Ce programme a été adopté par le gouvernement de Basse-Saxe pour ses forêts domaniales, puis généralisé à l’Allemagne Fédérale.
- 7. Science des relations d’une plante à son environnement.
Références
- Le Tacon, F. (2026). Bernard Lorentz, premier directeur de l’École royale forestière de Nancy. Revue Forestière Française, 77(1), pp. 25-39. DOI : https://doi.org/10.20870/revforfr.2026.10001
- Otto, H.J. (1997). Les forêts de Basse-Saxe en Allemagne du Nord : un passé difficile commande une gestion nouvelle. 2 : le programme gouvernemental Löwe, principes d’une sylviculture proche de la nature. Revue Forestière Française, 49(4), pp. 369-378. DOI : https://dx.doi.org/10.4267/2042/5646
- Otto H.J. (1994). Waldökologie. Stuttgart : Eugen Ulmer & Co. 391 p. Trad. : (1998). Écologie forestière. Paris : Institut pour le Développement Forestier. 397 p.

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