Dassié (Véronique) et Poss (Yves) (dir.) : Les arts de la forêt. Sentir, cheminer, rêver

Grâne : Créaphis Éditions, 2025, 303 p.

ISBN : 978-2-35428-225-7

Prix : 14 €

Adresse de l’éditeur : Créaphis Éditions – L’école des filles – 14 place du Champ de Mars – 26400 Grâne

Site internet : https://www.editions-creaphis.com/

Ce petit livre, qui émane du projet « Forêt, arts et culture » mené entre autres par le Groupe d’histoire des forêts françaises (GHFF), réunit treize contributions de douze autrices et auteurs, autour d’un objectif : (re)faire de la forêt un « sujet politique » ; et d’une méthode : valoriser l’approche de la forêt par les sens, la sensibilité, la sensualité même. Il s’agit d’aller au-delà de la seule rationalité dans l’art de gérer une forêt, en échappant à un point de vue qui serait univoque (productif ou protecteur, par exemple). Disons-le d’emblée : c’est un succès.

Premier facteur de réussite : la pluralité des approches et des points de vue, qui apparaît tout d’abord dans le parcours des contributrices et contributeurs. Les compétences professionnelles et extra-professionnelles multiples, croisées, se mettent ainsi de manière complémentaire au service du projet commun. De ce point de vue, les deux coordinateurs de l’ouvrage, Véronique Dassié et Yves Poss, ont parfaitement joué le rôle de chef d’orchestre sachant faire jouer en harmonie l’ensemble de leurs co-autrices et co-auteurs, chacune et chacun avec son timbre et ses caractéristiques propres.

D’où le deuxième facteur de réussite : se saisir de l’ensemble des facettes possibles de la relation humaine à la forêt. Celle-ci, quelle que soit la raison de sa présence en forêt, n’est pas juste Homo economicus venu accomplir son travail ou consommer du loisir (même écologique) ou un Homo politicus qui milite et défend une cause ; c’est une personne complète, vivante parmi les vivants qui peuplent et co-construisent ce milieu. La plurifonctionnalité des forêts entre ainsi très concrètement en résonance avec les vécus multifacettes qui nous sont présentés.

Deux chapitres illustrent particulièrement cette approche : « L’at de ménager la forêt : ambiances forestières et sens au travail » (Nadine Ribet, pp. 61-92) et « L’appel de l’engoulvent : pour une sylviculture sensorielle » (Jean Mottet, pp. 93-111). Tous deux s’ancrent dans le travail quotidien des forestiers, dans sa matérialité et sa corporéité les plus concrètes. Le point de vue de Nadine Ribet est certes celui d’une anthropologue, mais elle s’appuie sur des expériences de terrain et, surtout, sur les témoignages très précis et documentés de forestiers ; leur métier devient ainsi un art de « réguler la lumière », impliquant un « savoir par corps » acquis lentement mais sûrement par la pratique et l’apprentissage. Quant à Jean Mottet, lui-même forestier en Dordogne, il témoigne d’une expérience impliquant une parcelle dévastée réinvestie par des oiseaux (l’engoulevent notamment), avec qui la rencontre a conduit à réorienter le projet sylvicole.

Les autres chapitres ne sont pas exempts de pépites, qui toucheront chaque lectrice et chaque lecteur plus ou moins vivement selon son propre bagage. Le témoignage d’Anne-Sarah Kertudo (« La forêt à l’épreuve des sens », pp. 37-43), juriste engagée dans le soutien aux personnes handicapées notamment malentendantes et sourdes, ou malvoyantes et aveugles – et ayant elle-même perdu la vue – est ainsi particulièrement émouvant, dans sa manière de faire passer les sensations possibles et impossibles, reçues et vécues. En outre – dimension supplémentaire à la richesse de cet ouvrage – cette somme ne se limite pas au domaine français : des exemples pris en Angleterre (pp. 131-149), en Suède (pp. 151-184) et en Italie (pp. 185-213) se trouvent mobilisés, interrogeant notamment les rapports de l’art à la politique forestière (la première et la troisième) et trait d’une forêt comme d’un laboratoire paysager (le deuxième).

Ajoutons, pour finir, que ce dernier chapitre – de même que celui-ci-évoqué de Nadine Ribet – est d’ailleurs richement illustré ; les illustrations présentes dans d’autres chapitres, en nombre moindre, n’en sont d’ailleurs pas moins pertinentes ni utiles. On saluera là le travail de l’éditeur, Créaphis, qui parvient à rendre très esthétique un petit livre noir et blanc et au format poche, et à en faire une clé d’ouverture au monde si vaste de la forêt.

Jean-Baptiste Bing

Cochet (Jérôme) et Hien (François) : Feu la forêt

Lyon : Libel, 2026, 114 p.

ISBN : 978-2-491924-75-1

Prix : 13 €

Adresse de l’éditeur : Éditions Libel – 9, rue Franklin – 69002 Lyon

Site internet : https://www.editions-libel.fr/

Imaginez un parc national de montagne, pas très éloigné de Grenoble : le massif des Hautes Aigues. Dans une vallée en bordure d’icelui, surmontée par une ligne de crête aux flancs enforestés, un village : Chantrionde. Lors d’une canicule estivale – une de plus – un feu démarre, et ravage une partie de la forêt ainsi que des maisons isolées. L’essentiel de la pièce vient ensuite : quand il s’agit de comprendre ce qui s’est passé, d’en réaliser la portée et d’en tirer les conséquences collectives. Automne, hiver, printemps, été, à nouveau automne : les saisons rythment les actes, la vie quotidienne reprend ses droits malgré l’épée de Damoclès qui demeure suspendue et avec laquelle il faut (ré)apprendre à vivre. En même temps, l’intrigue se déploie autour d’une enquête : qui ou quoi a déclenché cet incendie ?

La pièce de théâtre Feu la forêt (« écrit entre octobre 2023 et février 2026 ») forme un diptyque avec Mort d’une montagne (2020-2023), qui prenait pour sujet – toujours dans le massif imaginaire des Hautes Aigues – la fragilisation du substrat géologique suite au recul des glaciers et aux modifications climatiques, et leur corollaire, les effondrements de versants. Dans chaque volet de ce « Cycle des Hautes-Aigues », Jérôme Cochet et François Hien, qui ont écrit à quatre mains, présentent en postface leur cheminement d’écriture et de mise en scène : expérience personnelle, recueil de parole auprès de témoins ayant vécu ces péripéties, réinterprétation par l’écriture, créations non officielles de scènes puis de la pièce permettant des allers-retours vers la (ré)écriture... C’est donc une véritable aventure au long cours (qui d’ailleurs ne s’achève pas avec la création finale, puisque, ensuite, la pièce peut vivre sa vie), dont l’éditeur nous permet de goûter le fruit – qu’il en soit remercié !

Les deux pièces présentent quelques différences. Tout d’abord, Mort d’une montagne concerne surtout des zones sommitales, peu fréquentées ; certes des personnes sont directement touchées par ce qui s’y passe, parfois jusque dans leur chair et dans leur vie, mais finalement l’on y passe plus que l’on y vit. Avec Feu la forêt, « un cap est franchi » : c’est le monde intime de la collectivité qui est touché, c’est la possibilité même de continuer à habiter qui est remise en cause par le « pyrocène ». Autre différence notable : alors que Mort s’une montagne met en scène un nombre de personnages relativement restreint, essentiellement sur quelques jours (tout en se permettant quelques échappées temporelles en forme de flash-back), Feu la forêt embrasse une vaste amplitude – jusqu’à nous emmener au Paléolithique !

Mais les deux pièces sont intensément vivantes, et nous font plonger dans les complexités des individus et des collectivités. Les types de chaque personnage sont bien marqués, ce qui ne veut pas dire caricaturaux ni empreints de contradictions et capables d’évoluer, bien au contraire. Chaque lectrice ou chaque lecteur se trouvera ainsi des atomes crochus avec tel ou tel personnage, se trouvera saisi par telle ou telle scène, telle ou telle phrase (voire – on imagine – tel ou tel silence sur scène). Les forestiers – représentés par « Monsieur Dorby, responsable d’unité territoriale à l’ONF », « Marion Zinner, technicienne forestière à l’ONF »… et par son prédécesseur de 1881 – pourront ainsi être particulièrement sensibles au sens de la nuance et à l’humilité de l’agente face à la longue durée de la gestion forestière, à ses aléas et à ses changements de perspectives ; les amateurs de nature, au cueilleur ; les artisans du bois, à la charpentière - et on pourrait multiplier les exemples : paysans pris entre transmission et transition, pompiers sur le qui-vive, gendarmes, victimes, élus, parents, enfants... Chaque personnage porte tantôt une casquette, tantôt une autre ou plusieurs à la fois ; au fil des saisons et des événements la tragédie se mêle à la joie, la mort à la naissance, l’immédiat du quotidien aux angoisses et aux espoirs pour l’à-venir.

Enfin, soulignons que la pièce a été pensée pour être jouée dans des cadres variés : dans un véritable théâtre avec tout le support technique nécessaire (éclairage, musique, etc.), ou dans un cadre naturel avec un minimum d’intervention ; et bien sûr, toutes nuances entre les deux sont possibles. Autant par leur art de recueillir la parole que par la souplesse du rendu, la démarche des deux auteurs et de la troupe avec qui ils collaborent s’apparente donc beaucoup à l’art du conte et de la raconterie. Message, donc, à la troupe : on vous attend dans nos moyennes montagnes vosgiennes (ou sur le campus de l’École forestière !), pour pouvoir assister à ce spectacle.

Jean-Baptiste Bing

Capowiez (Yvan) et Hedde (Mickaël) : Les vers de terre sortent de l’ombre

Versailles : éditions Quæ, 2026, 154 p.

ISBN papier : 978-2-7592-4275-7

ISBN PDF : 978-2-7592-4276-4

ISBN e-pub : 978-2-7592-4277-1

Prix : 23 €

Adresse de l’éditeur : Éditions Quæ – RD 10 – 78026 Versailles Cedex

Site internet : https://www.quae.com/

Ce livre est à ranger aux côtés de celui chroniqué dans notre n° 4/2025, et qui portait sur les tiques : l’avant-propos souligne en effet que les vers de terre connaissent une popularité hors-norme parmi les animaux, alors que les tiques subissent une inimitié largement au-dessus de la moyenne. Cependant, ces deux groupes d’animaux demeurent assez méconnus, et il n’existait jusque-là pas d’ouvrage de vulgarisation récents et généralistes à eux consacrés – voilà dont qui est fait, pour l’un comme pour l’autre, grâce aux éditions Quæ. Très pédagogique ce livre s’adresse donc aux non-spécialistes de géodrilologie1, désireux de mieux comprendre ces ingénieurs du sol que sont les vers de terre, d’une part en accédant à un panorama de leur vie et de leurs œuvres de cette, et d’autre part en découvrant comment les rencontrer et les étudier.

Le chapitre 1 présente tant l’histoire évolutive longue de ce groupe (400 millions d’années, soit avant « l’apparition des premières forêts au Dévonien et au Carbonifère (entre 350 et 300 millions d’années) » !) que celle, bien plus récente, de la géodrilologie (dans laquelle se sont illustrés de prestigieux précurseurs tel Charles Darwin, et dans l’actualité de laquelle la recherche française occupe une place non négligeable). Le chapitre 2, consacré à la biologie de ces animaux, réussit le tour de force de présenter de manière synthétique ce groupe qui dénombre pourtant 6 000 espèces identifiées – diversité qui rend le groupe très adaptable à de nombreuses conditions, tout en partant d’une base commune pourtant simple. Le chapitre 3 renverse presque naturellement la perspective, et interroge l’écologie des vers, approfondissant ainsi le lien avec les différentes formations végétales (forêts, milieux herbacés…) puisque celles-ci et les vers de terre se sont diversifiés en co-évoluant. Le chapitre 4, plus strictement disciplinaire, porte sur les méthodes et la pratique de la géodrilologie, et offre un intéressant point de vue sur la complémentarité entre terrain et laboratoire d’une part, et entre méthodes traditionnelles et apports actuels et futurs des techniques nouvelles d’autre part. Le chapitre 5 change encore de perspective en interrogeant, à la lumière des connaissances explorées précédemment, nos relations au sol. Enfin, le chapitre 6 revient sur l’acteur central du livre : les vers de terre, et sur les défis adaptatifs qui les attendent face aux influences anthropiques (déplacement, etc.) et au changement climatique.

Ce livre ne concerne donc pas directement et explicitement la sylve ; mais, en mettant en lumière certains de ses habitants finalement peu connus et qui restent dans l’ombre (au sens propre comme au sens figuré), il présente plusieurs intérêts pour tout curieux des forêts. À travers la section consacrée à l’alimentation des vers de terre, le long chapitre 2 aborde le lien étroit qui relie les vers à la forêt, puisque chacun assure à l’autre une partie des ressources qui lui sont nécessaire. De même, si le chapitre 5 porte principalement sur les questions agricoles, notamment à travers l’agroécologie, le propos qui consiste à percevoir le sol non plus comme un support inerte mais comme un milieu vivant, interface à préserver entre la biosphère et la lithosphère, ouvre d’évidentes questions qui intéressent la forêt et la sylviculture.

Ce livre présente donc plusieurs intérêts majeurs. Tout d’abord, il s’agit d’une excellente vulgarisation. Valorisation thématique, bien sûr, pour toute personne conduite par ses activités – ou par la simple curiosité – à s’intéresser aux vers de terre. Mais aussi d’épistémologie, de méthodologie et de valorisation de la recherche : les deux auteurs prennent en effet le temps de décrire comment la recherche se fait, de préciser l’intérêt de croiser travaux de terrain et de laboratoire, d’envisager les liens avec les problématiques sociales contemporaines. On sort donc de cette lecture fasciné par ce monde si proche de nous et si différent, aux marges de nos préoccupations et pourtant au centre de notre quotidien, monde au sein duquel l’écriture limpide des auteurs sait nous attirer ; on en sort aussi plus attentif aux coins de terre qui nous entourent. Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre !

Jean-Baptiste Bing

Deux itinéraires de sérendipité forestière : rencontrer les insectes et la pluie

Bouget (Christophe) : À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste

Versailles : éditions Quæ, 2026, 144 p.

ISBN papier : 978-2-7592-4233-7

ISBN PDF : 978-2-7592-4234-4

ISBN e-pub : 978-2-7592-4235-1

Prix : 22 €

Adresse de l’éditeur : Éditions Quæ – RD 10 – 78026 Versailles Cedex

Site internet : https://www.quae.com/

Dallan (Eleonora) & Gires (Auguste) : Balade sous la pluie

Paris : Presses des Ponts, 2025, 168 p.

ISBN : 978-28-59785-86-4

Prix : 15 €

Adresse de l’éditeur : 24 boulevard de l’Hôpital – 75005 Paris

Site internet : https://www.presses-des-ponts.fr/

Il y a quelques années, je plaidais pour une approche de la géographie qui reliât les dimensions verticale et horizontale, pour appréhender pleinement les trois dimensions spatiales ; fréquenter la recherche et le monde forestiers n’a fait que renforcer cette conviction que le besoin de comprendre et de représenter ces multiples dimensions constitue un défi pour la recherche, mais aussi une opportunité d’enrichir nos liens avec notre monde. Chacun des ouvrages chroniqués ci-dessus en témoigne à sa manière, depuis la cime des conifères jusqu’à la vie grouillante de nos sols, en passant par toutes les manières dont nous pouvons fréquenter les forêts et coopérer avec le végétal. Le rapprochement de deux autres livres récemment parus, qui ne touchent que plutôt indirectement les questions forestières, illustre la complexité de cette verticalité, en mettant en relation certaines des différentes composantes du système qu’est le milieu forestier et certains des paramètres qui peuvent l’influencer : À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste de Christophe Bouget et Balade sous la pluie d’Eleonora Dallan et Auguste Gires.

Le premier mène littéralement, en un périple de 30 étapes, à la rencontre d’insectes vivant en France européenne (Hexagone et Corse). D’une biorégion à l’autre, chaque étape nous fait découvrir un insecte et un milieu, à travers la biologie du premier, l’écologie qui le lie au second et enfin divers enjeux qui les attendent. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’être exhaustif – mais plutôt d’ouvrir à l’incroyable diversité du monde entomologique et, tirant ce fil rouge, de nous faire accéder à sa complexité et à l’entrelacs de nos interactions avec lui, souvent méconnues. Quelques exemples en vrac : « Le faux retour de la libellule des tourbières froides » (étape 1) ; « Le sphinx du pin de Corse, porte-drapeau des endémiques de l’île » (étape 5) ; « Le membracide-bison dans les vignobles du Languedoc » (étape 12) ; « Le grillon du métro parisien » (étape 26) ; « La processionnaire du pin, sentinelle du dérèglement climatique » (étape 28) ; etc.

La balade offerte par le second est, a priori, plus métaphorique. Organisé en 33 « escales » – dont 31 réparties en 3 chapitres (« Anatomie d’un phénomène : la pluie et ses gouttes », « La pluie, un phénomène naturel à quantifier », « Après la pluie »), que les première et dernière escales servent à introduire puis à conclure/ouvrir – ce livre est une invitation à découvrir cet élément structurant de notre vie quotidienne. Certaines escales sont purement factuelles, et permettent aux profanes de découvrir la pluie et ses différents paramètres (origine, composantes, devenir de l’eau, etc.), mais aussi par quels moyens les scientifiques les étudient, comment les collectivités gèrent ces épisodes courants et/ou exceptionnels, etc. D’autres ont un caractère plus expérimental : méthode pour observer un arc-en-ciel (escale 12) ; voire pratique : la pluie est souvent peu appréciée, décriée, aussi une escale est consacrée à la question de savoir quelle démarche adopter pour être le moins mouillé possible en tenant compte des multiples paramètres en jeu (taille des gouttes, vitesse du vent, etc. : escale 32) ; enfin, au-delà de ces techniques, il y a aussi la volonté manifeste des auteurs de nous faire aimer la pluie, cette « expérience multisensorielle » (escale finale – mais que, « chasseur de nuages » amateur, j’ai aimé à lire en premier…).

Ces deux livres ont, formellement, trois choses en commun. Primo : le moyen didactique de procéder par étapes courtes, à la fois simples par leur objet mais faisant saisir la complexité des phénomènes étudiés. Leur but n’est pas d’offrir un savoir de pointe, hyper-spécialisé, mais de le faire goûter aux non-spécialistes et d’inviter les personnes intéressées à aller plus loin. Cela rend en outre possible une lecture papillonnante, au gré des envies et intérêts de chaque lectrice et lecteur. Deuxio : une illustration abondante, dont la qualité est autant heuristique qu’esthétique, et qui soutient toujours utilement le propos. Tertio : les trois auteurs semblent partager une conception rabelaisienne de la connaissance : la beauté des deux livres dégage un parfum hédoniste, leur écriture est généreuse, elle laisse savourer le plaisir pris à écrire sur un sujet étudié et aimer, et à transmettre cette connaissance aux autres. En même temps, chacun des deux livres n’est pas stéréotypé, et a une personnalité bien à soi – lié sans doute à Son ou ses auteur et autrice, mais aussi à son objet : ainsi, Balade sous la pluie s’attache à bien faire partager les moyens et méthodes la recherche, alors que, plus factuel, À hauteur d’insectes s’attache à ancrer chaque étape dans un (mi)lieu bien précis.

Pour finir, ces deux livres fournissent une base de départ intéressante pour envisager le futur des forêts et des arbres en braquant la focale sur des paramètres périphériques mais néanmoins incontournables de leur vie. À hauteur d’insectes consacre explicitement plusieurs chapitres à des questions forestières, tout en les considérant sous l’angle (et donc du point de vue) de cette microfaune si spécifique : « Le bupreste, les infrarouges et les feux de forêts » (étape 16) ; « Les dômes de fourmis rousses dans les forêts vosgiennes » (étape 29) ; « Le scolyte typographe et le dépérissement de l’épicéa des collines » (étape 30) ; etc. Balade sous la pluie aborde quant à lui la thématique de la sécheresse (escale 31) ou encore, à travers la question de savoir s’il pleut plus ou non sous un arbre qu’à côté (escale 24), le rôle de régulateur que ces végétaux géants peuvent jouer.

Jean-Baptiste Bing

Benoit (Yves) : Passez votre CAP menuisier fabricant

Paris : Éditions Eyrolles, 2024, 335 p.

ISBN : 978-2-416-00295-3

Prix : 38 €

Adresse de l’éditeur : Éditions Eyrolles – 61, boulevard Saint-Germain – 75005 Paris

Site internet : www.editions-eyrolles.com

Voilà un livre qui s’adresse en priorité à un public bien spécifique : les personnes désireuses de passer le CAP Menuisier fabricant (ou déjà activement en train de le préparer). Mais il intéressera aussi celles et ceux qui s’adonnent à l’art de la menuiserie en amateurs, grâce à sa richesse iconographique : plans et photos aussi nombreux que détaillés, qui complètent les explications techniques.

L’auteur, ancien professeur en lycée professionnel et très bon connaisseur du matériau bois et de ses utilisations possibles, se montre à la fois pédagogue et très pointu dans ses explications : le livre s’organise en un programme d’étude établi sur 9 mois, chacun dédié à un objet à fabriquer, déclinant à chaque fois l’objet lui-même, les matériaux (notamment les bois) utilisables, les outils à employer, les techniques à connaître, etc.

L’avant-propos détaille : « Chaque chapitre est organisé de manière identique, en trois parties ». La première présente les « Techniques de base », avertissant : « Le niveau de difficulté sera croissant au fil des mois ». La deuxième et la troisième préparent chacune à une épreuve du CAP : « Préparation de la fabrication », puis « Fabrication d’un ouvrage de menuiserie, agencement ou mobilier ».

Tout ce processus d’apprentissage ne se décline donc évidemment pas au hasard, chaque étape impliquant des savoir-faire supplémentaires ; l’auteur n’hésite alors pas à renvoyer vers les sections concernées dans les chapitres précédents si un point crucial ne peut être négligé. Tous les détails sont méticuleusement exposés, et certains points d’attention particulièrement soulignés.

Au final, un livre qui certes oblige à une certaine rigueur pour en user de manière intelligente afin de répondre à un objectif précis, mais qui affirme néanmoins : « Vous constaterez rapidement que la menuiserie se révélera être un vrai plaisir, et que la maîtrise de la technique libérera encore d’avantage votre créativité ». Comment mieux résumer le principe d’un apprentissage fécond ?

Jean-Baptiste Bing

Riou-Nivert (Philippe) : Les résineux. Tome IV : sylviculture et reboisement

Paris : CNPF-IDF, 2025, 739 p.

ISBN : 978-2-28558-082-7

Prix : 55 €

Adresse de l’éditeur : CNPF-IDF (Centre national de la propriété forestière – Institut pour le développement forestier) – 47 rue de Chaillot – 75116 Paris

Site internet : https://librairie.cnpf.fr/

Voilà la conclusion d’une énorme somme, œuvre d’une longue carrière de recherche et de foresterie, et d’un travail d’écriture étalé sur plus de trente ans : ce livre est en effet le dernier tome d’une série dont les premiers volumes ont porté sur la Connaissance et reconnaissance des résineux (tome 1), sur leurs Écologie et pathologie (tome 2) et enfin sur les Bois, utilisations, économie (tome 3). Voici donc, pour conclure, l’ultime volume qui présente « la science [et] l’art » de cultiver les résineux. L’ouvrage est d’importance, car les résineux occupent une place prépondérante dans l’économie forestière, et donc dans les filières qu’elle soutient, dans les aménagements qu’elle nécessite, etc.

Pourtant ces arbres sont relativement méconnus, souvent réduits à quelques stéréotypes partagés et/ou à des polémiques d’autant plus binaires qu’elles sont souvent trop simplifiées. Philippe Riou-Nivert s’attaque à cette semi-ignorance commune, et prend en charge à bras-le-corps la complexité des socio-écosystèmes bâtis autour des résineux pour la faire comprendre et s’y orienter. Chapitre après chapitre, le lecteur s’imprègne ainsi du milieu humain dans lequel la sylviculture des résineux évolue en France, et des enjeux sociaux et écologiques dans lesquels hommes et arbres sont impliqués. On aborde ensuite l’aspect bien plus concret de la gestion : diagnostic, objectif, plan… Deux gros chapitres très techniques portent sur « la sylviculture des peuplements de résineux » et sur les défis d’un boisement ou d’un reboisement utilisant ces essences. On en arrive alors aux grands enjeux pour l’avenir, écologiques (changement climatique et adaptation des essences, biodiversité et paysages…) mais aussi économiques (incertitudes concernant la filière, pérennité des investissements…) voire socio-culturels (rapport à la technique, modes d’exploitation et de récolte…). Le dernier chapitre prône la coexistence « sylvicultures variées », à travers l’exploration de 7 itinéraires techniques.

L’épilogue, qui vient conclure cette grande fresque en 4 tomes, rappelle en quelques exemples très personnalisés à quel point « la gestion forestière » est un art « pas si simple », tissé de valeurs et d’intérêts propres à chacun, parfois très intimes, et mettant en jeu des temporalités parfois insoupçonnées. D’une manière générale, c’est dans l’ensemble de son livre que l’auteur se montre attentif à ne jamais tomber dans la généralisation abusive : ancrant explicitement ses propos dans des lieux et dans échelles multiples mais toujours précises, il témoigne de l’impératif de toujours ancrer les projets et la réflexion dans un temps et un espace d’autant plus précis que les incertitudes (et donc les opportunités ouvertes autant que les occasions de se fourvoyer) sont nombreuses.

L’ouvrage, avant tout destiné avant tout aux propriétaires et gestionnaires forestiers, mais aussi à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, s’intéressent aux résineux en raison de leur implication dans la vie des forêts et des produits qui en sont issus, est nourri des décennies d’expérience de l’auteur tout en demeurant très accessible. Les annexes, très pratiques, et les quelques « 600 illustrations et tableaux » y concourent, étant à la fois sources de vulgarisation et de précision – certaines photos sont d’ailleurs également d’une grande beauté, magnifiant ces arbres et leur environnement.

Jean-Baptiste Bing

Notes

  • 1. Terme qui vient ainsi voisiner avec géométrie, géographie, géologie, géophysique, géothermie, géopolitique, géopoétique…

Auteurs


Jean-Baptiste Bing

jean-baptiste.bing@agroparistech.fr

Affiliation : Rédaction Revue forestière française - AgroParisTech

Pays : France

Pièces jointes

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