L’extraordinaire a un attrait tout particulier.

Il ouvre le regard sur toute la diversité de la réalité avec son passé et ses lignes de développement. C’est ainsi que certains aspects deviennent reconnaissables et compréhensibles, alors qu’ils passent inaperçus dans la moyenne.

La région Grand Est présente de vastes paysages agraires de plaines ondulées. Les villages, pour la plupart petits et comptant quelques centaines d’habitants, sont des communes autonomes dont les bans1 s’étendent sur plusieurs centaines d’hectares. Presque tous ont aussi un peu de forêt, épargnée par le défrichement ou nouvellement constituée. Après tout, on dépendait du bois pour la vie quotidienne et l’agriculture. Les forêts en îlots ou en bandes sont reléguées dans des zones où le terrain est difficile, le sol défavorable ou la distance au village importante.

Seul ce dernier point s’applique au minuscule village dont il est question ci-dessous. Les terrains escarpés et les sols de mauvaise qualité n’y existent pas. Pourtant, la population se situe depuis longtemps dans la fourchette basse des deux chiffres. Il y a deux cents ans, elle était encore quatre fois plus élevée, sans pour autant atteindre trois chiffres. Ne s’agit-il pas plutôt d’un hameau ? Pas du tout ! Depuis toujours, ce petit village possède ce qui le distingue le plus des grandes fermes et des hameaux, à savoir une église.

Depuis l’époque franque au moins, mais probablement dès l’Antiquité préromaine, l’agriculture a marqué la vie des habitants de la région. Aujourd’hui, plus de 98 % de la surface de la commune est utilisée à des fins agricoles, dont deux tiers sont des champs et un tiers des prairies. Les zones d’habitation, les routes et les chemins, et même les étangs de pêche occupent une surface plus importante que la forêt.

Cette forêt est confinée à un îlot au milieu d’un paysage agraire intensif et ne s’étend que sur à peine un hectare. Quelles peuvent être ses significations ? Jetons d’abord un coup d’œil sur son passé. Une photo aérienne de 1945 fournit un premier point de repère : elle montre que le contour de la petite forêt n’a pas changé depuis. La carte de Cassini de 1740 et la carte d’état-major de 1866 donnent une image totalement différente. Toutes deux montrent une forêt d’environ 50 hectares. Celle-ci avait ensuite été défrichée, à l’exception de la petite surface partielle, l’îlot de forêt actuel (photo 1) dans les champs (Mathis, 2009).

Photo 1. La petite forêt
Le petit reste d’une plus grande forêt ancienne est d’autant plus précieux.
© E. Segatz

On peut donc supposer avec une très grande certitude que ce vestige est une forêt ancienne, dont le sol n’a pas été labouré depuis de nombreux siècles, et peut-être même jamais touché depuis la dernière période glaciaire. Dans l’aspect estival de la végétation au sol du bosquet, une espèce de Mélampyre, probablement Melampyrum pratense L., atteint la part de couverture nettement la plus élevée. Cette espèce végétale disséminée par les fourmis est, avec sa faible capacité de dissémination, assez étroitement liée aux forêts anciennes. Le Sceau de Salomon multiflore (Polygonatum multiflorum L.), le Muguet (Convallaria maialis L.), la Scrofulaire noueuse (Scrophularia nodosa L.), le Millet diffus (Milium effusum L.), la Sanicle (Sanicula europaea L.) et la Violette des bois (Viola reichenbachiana Jord.) sont également caractéristiques des forêts anciennes (Hermy et al., 1999).

L’étage dominant du bosquet est dominé par des Chênes, surtout des Chênes sessiles. Par endroits, on trouve des Charmes et quelques Frênes, Érables champêtres et Hêtres éparpillés. Hormis quelques Chênes plus âgés aux houppiers larges, la plupart des arbres n’ont probablement pas plus de 100 ans. L’étage intermédiaire, peu dense, est entièrement dominé par le Charme. Un sous-étage de jeunes arbres fait défaut. Les jeunes Charmes sont abroutis par les chevreuils et les Érables champêtres, remarquablement nombreux, manquent de lumière pour s’établir. Nous avons donc affaire à une forêt dont la composition et la structure sont clairement marquées par l’ancien traitement en taillis-sous-futaie qui, dans la réserve, était largement axé sur les chênes aptes à fournir du bois d’œuvre et qui, dans le taillis, fournissait du bois de chauffage de Charme (photo 2).

Photo 2. Peuplement de Chênes sessiles et de Charmes
L’intérieur de la forêt n’a rien de spectaculaire, si ce n’est la richesse des espèces qu’elle a sauvées avec ses sols authentiques et peu touchés dans un entourage extrêmement appauvri.
© E. Segatz

La forêt est en propriété privée et appartient apparemment à différentes personnes. La plus grande parcelle couvre presque exactement la moitié de la surface totale. La moitié restante est répartie en 14 autres parcelles, la plus petite n’ayant qu'une superficie de 97 m². Aucun arbre n’a été abattu depuis au moins deux décennies. Les arbres qui sont morts et se sont effondrés ces dernières années, principalement à la périphérie du bosquet, ont été laissés en place. De toute évidence, il n’y a actuellement aucun intérêt dans l’exploitation du bois. L’utilisation humaine se limite probablement à la chasse. Il est difficile d’imaginer un contraste plus grand entre l’intensité de l’utilisation du sol en agriculture à grande échelle et le fait de laisser le bosquet dans sa propre dynamique.

L’importance écologique de cette petite forêt résiduelle est tout à fait exceptionnelle. En tant qu’îlot de refuge dans un paysage dégagé, elle attire tous les grands mammifères comme les sangliers, les chevreuils et les renards. Les blaireaux ont creusé un terrier avec un système de tunnels très ramifié sur une petite partie de la surface (pour informations approfondies : Lebourgeois, 2023). À cela s’ajoute l’activité intense des fouisseurs de sol, notamment de la taupe et de leur source (et réserve) principale d’énergie, des lombriciens. Les taupinières sont nombreuses et la densité élevée des tourillons des vers témoignent de la présence exceptionnelle de la macrofaune dans ce sol forestier non perturbé. Pour les rapaces et les chouettes, le site arboré joue un rôle décisif pour la nidification et l’affût. La présence d’une mardelle, une dépression temporairement remplie d’eau bien discernable sur la photo aérienne, rend le bosquet particulièrement précieux.

Mais la plus grande valeur écologique du bosquet réside sans doute dans ce qui échappe à l’observation humaine directe, le sol forestier. On ne peut guère estimer l’importance de cette forêt ancienne pour les milliards d’êtres vivants du sol, petits et minuscules, jusqu’aux bactéries, qui sont intimement interconnectés. Ils représentent la plus grande diversité de vie imaginable sur ce site, ce qui contraste fortement avec les conditions des champs ouverts intensivement parcourus, travaillés et exploités (Hermy et Verheyen, 2007).

Ce réservoir de diversité originale est aujourd’hui un dernier refuge pour le développement autorégulé de l’écosystème forestier d’origine. Pour rendre possible une renaturation spontanée, cette petite forêt est d’une valeur irremplaçable (Dupouey et al., 2002 ; Hermy et Verheyen, 2007). Cela nécessiterait toutefois le développement d’une conscience sociétale dont le déploiement ne peut être espéré que si l’on fait preuve d’un grand optimisme.

Afin d’éviter tout afflux de visiteurs purement curieux et de respecter le caractère intact de cette relique forestière, nous avons volontairement renoncé à en indiquer la localisation. Ceux qui, par profond intérêt, souhaitent la découvrir, pourront le faire à partir du contenu du texte.

Notes

  • 1. En Alsace et en Lorraine, ensemble des terres exploitables d’une commune.

Références

  • Dupouey, J.-L., Dambrine, E., Laffite, J.-D. et Moares, C. (2002). Irreversible impact of past land use on forest soils and biodiversity. Ecology, 83(11), 2978-2984. doi:10.1890/0012-9658(2002)083
  • Hermy, M., Honnay, O., Firbank, L., Grashof-Bokdam, C. et Lawesson, J. (1999). An ecological comparison between ancient and other plant species of Europe, and the implication for forest conservation. Biological Conservation, 91(1), 9-22. doi:10.1016/S0006-3207(99)00045-2
  • Hermy, M. et Verheyen, K. (2007). Legacies of the past in the present-day forest biodiversity: a review of past land-use effects on forest plant species composition and diversity. Ecological Research, 22, 361-371. doi:10.1007/s11284-007-0354-3
  • Lebourgeois, F. (2003). Activités saisonnières et comportements du blaireau européen (Meles meles L.) en contexte forestier tempéré de feuillus de plaine : résultats de 11 ans de suivi journalier (2013-2023). Revue forestière française, 74(4), 449-471. doi:10.20870/revforfr.2023.7890
  • Mathis, D. (2009). Géohistoire agraire d’un pays lorrain : le Saulnois [thèse de doctorat, Université Nancy 2, France]. HAL Id: tel-01752711. https://hal.univ-lorraine.fr/tel-01752711

Auteurs


Georg Josef Wilhelm

craincourt@aol.com

Affiliation : Ancien chef du département Sylviculture, Aménagement, R&D, Milieux naturels, Ministerium für Klimaschutz, Umwelt, Energie und Mobilität Rheinland-Pfalz, D-55116 Mayence, Allemagne

Pays : Germany


Ernst Segatz

Affiliation : Ancien responsable de pédologie et d’écologie forestière, Forschungsanstalt für Waldökologie und Forstwirtschaft (FAWF), D- 67705 Trippstadt, Allemagne

Pays : Germany

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Citations