Résumé

La fouille archéologique des Pâturages 2 à Logelheim (Haut-Rhin, France) a mis au jour un imposant terrier, antérieur à l’occupation romaine observée. Cette découverte a été l’occasion, peu commune, de documenter une blaireautière ancienne en contexte archéologique préventif.

Introduction

François Lebourgeois a récemment, dans la présente revue, proposé une synthèse sur le blaireau européen, et notamment sur les caractéristiques de son habitat et des populations (Lebourgeois, 2020a, 2020b). C’est ici l’opportunité de proposer un modeste complément à ces travaux.

Le village de Logelheim (Haut-Rhin) est situé au sud-est de Colmar, dans la plaine alluviale de l’Ill. La fouille archéologique du site Les Pâturages 2, d’une superficie de 8000 m², a été réalisée en 2016 sous la direction de Loïc Daverat (Antea Archéologie).

Les occupations protohistorique et gallo-romaine du site sont précédées de plusieurs témoins de paysages anciens (dont des chablis datés par radiocarbone au Néolithique moyen), dans la partie sud de l’emprise. Le volume plutôt modeste des structures archéologiques a permis de documenter ces écofacts. En effet, ce type de vestige, non anthropique, ne figure pas, en général, dans les choix qu’impose souvent une fouille archéologique. Ils participent pourtant bien à l’histoire du site.

Parmi ces vestiges, une structure singulière, numérotée in fine 106, consiste en un réseau de galeries interconnectées d’une surface totale de 350 m² environ (figure 1). Ce terrier est antérieur à l’occupation gallo-romaine du site, comme le démontre sa position stratigraphique (recoupement par les structures gallo-romaines 36, 90, 91 et 121 – figure 1).

Caractéristiques

Le terrier 106 présente des dimensions caractéristiques du blaireau européen (Meles meles L.) : galeries de 35 à 60 cm de large, chambres sphériques ou hémisphériques de 65 cm à 1 mètre. Ces dimensions s’inscrivent bien dans les minima relevés par Jean-Baptiste Mallye (2007), respectivement 25 à 35 cm et 30 à 60 cm.

L’imposante superficie couverte par le terrier 106, d’environ 350 m² (figure 1), désigne bien une blaireautière, et plus spécifiquement un « terrier principal » (types E et F) (Clark, 1988 ; Jacquier et al., 2021 ; Lebourgeois, 2020b, Neal & Roper, 1991 ; Roper, 1992 ; Roper et al., 1991)

Si certaines chambres ont pu être identifiées (figure 1), aucune gueule n’a pu être observée. En effet, un terrier de blaireau de cette dimension s’étage en principe sur plusieurs niveaux (Mallye, 2007) et les gueules ont sans doute disparu sous l’effet des perturbations ultérieures1. À l’appui de cette interprétation, le comblement du terrier 106 est constitué de sédiments issus d’un paléosol de sables limoneux bruns, que la blaireautière incisait, pratique commune aux fouisseurs qui développent leurs terriers dans des sédiments suffisamment meubles (Lebourgeois, 2020a) (tous les creusements de St. 106 reposent sur les graviers rhénans sous-jacents, qu’ils n’incisent que d’une dizaine de centimètres) (photo 1).

Figure 1. Plan du terrier 106
(Microtopographie, DAO : L. Daverat, S. Guillotin)

Photo 1. Mise en évidence de l’arrêt des fouissages sur les graviers issus de la terrasse rhénane
(Photo : L. Daverat).

Utilisation, implantation

Bien qu’impressionnantes, ces dimensions ne sont en aucune manière liées à la taille du groupe qui l’occupe (Kowalczyk et al., 2004 ; Lebourgeois, 2020b ; Mallye, 2007). En effet, le développement spatial et volumétrique d’une blaireautière est fonction principalement de sa durée et de ses modalités d’utilisation : les blaireaux font un usage plurigénérationnel de leurs terriers, et l’on assiste tant à des phénomènes d’extensions que de déprises (abandons de galeries, gueules et chambres) ou reprises (réoccupation de cavités abandonnées). S’y ajoute une utilisation saisonnière des espaces (Kowalczyk et al., 2004 ; Lebourgeois, 2020a), qui contribue à multiplier encore le nombre de chambres et galeries sans réelle proportion avec la population. Il est donc hasardeux d’avancer une quelconque estimation de la taille du groupe ayant aménagé et occupé St. 106.

De même, l’absence de tout reste faunique ou résidu végétal ne permet pas de préciser ni l’environnement ni les habitudes alimentaires qui entouraient le terrier.

En revanche, plusieurs chambres ont pu être identifiées par leurs dimensions et leurs formes (figure 1). Comme observé par Mallye (2007), elles n’occupent pas de position particulière et peuvent se situer tant à l’intersection de plusieurs galeries qu’en milieu ou extrémité de celles-ci.

Le terrier 106 se développe dans une légère dépression du terrain (figure 1) selon une déclive nord / sud de 193,60 à 193,24 m NGF :

  • les blaireautières sont normalement localisées dans des terrains aux pentes plus prononcées, et en tenant compte de leur localisation (exposition aux vents dominants, drainage, évacuation des déblais…). Si le choix d’une pente plus abritée orientée au sud répond bien à ce dernier critère (Ferrari, 1997 ; Mallye, 2007), le pendage observé ici paraît insuffisant. Il est très probable que ce pendage soit la conséquence du gravier rhénan sous-jacent qui marque l’arrêt des fouissages (figure2) et que la déclive accusée par les sédiments supérieurs ait été plus importante. Cette hypothèse est confirmée par M. Armspach, habitant de Logelheim ayant participé au remembrement communal de 1960 : avant ce dernier, le terrain n’était pas encore plan, mais marqué de petites buttes ponctuelles ;
  • la légère dépression stigmatisée par les courbes de niveau (figure 1) est très probablement liée à l’abandon même de St. 106, à son arasement et enfin à l’effondrement des niveaux supérieurs dans les cavités de ses galeries et de ses chambres.

Enfin, l’arasement du terrier et ses recoupements par les aménagements antiques (figure 1) désignent une destruction de la blaireautière au plus tard au IIe siècle apr. J.-C. (comme l’indique la datation radiocarbone du fossé 36 : 1785 ± 30 BP). Toutefois, l’absence de tout mobilier archéologique dans son comblement et la netteté des recoupements stratigraphiques qui l’impactent plaident en faveur d’un abandon et d’un effondrement du terrier avant même l’implantation gallo-romaine du site. Cette dernière a, au mieux, contribué à l’aplanissement du terrain et à l’arasement des galeries supérieures.

Conclusion

L’existence même du terrier 106 permet d’avancer des hypothèses sur son environnement. En effet, l’implantation d’un terrier de blaireau se fait dans la très grande majorité des cas en zone boisée2. Malheureusement, aucun chablis n’a été observé à proximité et ceux situés au sud de l’emprise paraissent trop éloignés pour que l’on puisse rapprocher St. 106 de leur datation néolithique. Toutefois, tous ont en commun leur antériorité à l’occupation antique du site des Pâturages 2, ainsi que leur localisation dans la moitié sud de l’emprise, dans un chenal de l’Ill, sur lequel se sont développés des horizons propices à la mise en place d’un couvert forestier.

Cette blaireautière est un témoin au plus tard protohistorique du paysage naturel pré-antique du site. La fouille de ce vestige naturel a ainsi été l’occasion, peu fréquente, de tenter d’esquisser un environnement forestier ancien.

Notes

  • 1. Un terrier de cette dimension peut comporter 3 à 10 gueules (Mallye, 2007), voire 10 à 14 gueules (Ferrari, 1997). Un exemple lorrain recensé par François Lebourgeois (2020) présente 13 gueules pour une superficie de 344 m².
  • 2. Dans une proportion de 90 % selon Jean-Baptiste Mallye (2007). Constat confirmé par François Lebourgeois (2020a).

Références

  • Clark, M. (1988). Badgers. Epping : Whittet Books Ltd (The British Natural History Collection), 128 p.
  • Ferrari, N. (1997). Écoéthologie du blaireau européen (Meles meles L., 1758) dans le Jura suisse : comparaison de deux populations vivant en milieu montagnard et en milieu cultivé de plaine. Thèse de doctorat en zoologie. Neuchâtel : Université des sciences de l’Université de Neuchâtel, 252 p.
  • Jacquier, M., Vandel, J.-M., Léger, F.,… & Ruette, S. (2021). Breaking down population density into different components to better understand its spatial variation. BMC Ecology and Evolution, 21(1), 1-13. doi:10.1186/s12862-021-01809-6
  • Kowalczyk, R., Zalewski, S., & Jedrzejewska, B. (2004). Seasonal and spatial pattern of shelter use by badgers Meles meles in Bialowieża Primeval Forest (Poland). Acta Thériologica, 49 (1), 75-92.
  • Lebourgeois, F. (2020a). Le blaireau européen (Meles meles L.). Synthèse des connaissances européennes. Partie 1 : choix de l’habitat, structure et densité spatiale des terriers. Revue forestière française, 72(1), 11-32. https://doi.org/ 0.20870/revforfr.2020.5305
  • Lebourgeois, F. (2020b). Le blaireau Européen (Meles meles L.). Synthèse des données européennes. Partie 2 : groupes familiaux, dynamiques des populations et domaines vitaux. Revue forestière française, 72(2), 99-118. https://doi.org/10.20870/revforfr.2020.5313
  • Mallye, J.-B. (2007). Les restes de blaireau en contexte archéologique : taphonomie, archéozoologie et éléments de discussion des séquences préhistoriques. Thèse de doctorat en préhistoire et géologie du Quaternaire. Bordeaux : Université Sciences et Technologies - Bordeaux I : 545 p.
  • Neal, E.-G., & Roper, T.-J. (1991). The environmental impact of badgers (Meles meles) and their setts. Symposia of Zoological Society of London, 63, 89-106.
  • Roper, T.-J., Tait, A.-I., Fee, D., & Christian, S.-F. (1991). Internal structure and contents of three badger (Meles meles) setts. Journal of Zoology, 225(1), 115-124. doi:10.1111/j.1469-7998.1991.tb03805.x
  • Roper, T.-J. (1992). Badger Meles meles setts - architecture, internal environment and function. Mammal Review, 22(1), 43-53. doi:10.1111/j.1365-2907.1992.tb00118.x

Auteurs


Loïc Daverat

loic.daverat@culture.gouv.fr

Affiliation : UMR 5607 Ausonius, DRAC Nouvelle-Aquitaine, Service régional de l’archéologie – site de Bordeaux

Pays : France

Pièces jointes

Pas de document complémentaire pour cet article

Statistiques de l'article

Vues: 872

Téléchargements

PDF: 260

XML: 73

Citations